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19 janvier 2010

Amour et passion

Première partie

 

Prologue

Après deux divorces, je me suis dit qu'il était temps de faire le point sur les relations amoureuses. Ayant fait le tour de mes amis, telle ne fut pas ma surprise de constater, qu'aucun ne put me donner des éléments convaincants sur le sujet. Hormis des banalités, comme le respect mutuel, on me déclara que l'amour était tellement changeant, divers et varié, que tout était possible avec qui, comment et où on voulait. Suite à une série de réflexions, de lectures et de discussions, je suis arrivé à la conclusion que tel n'était pas le cas et qu'il existe sur ce sujet des règles et des invariants au milieu d'une diversité indéniable. Bref, si nous ne voulons pas végéter dans le non-su et le non-dit, nous devons initier le débat.

 

Introduction

Depuis environ 60 ans, les relations entre les hommes et les femmes ont fondamentalement changé et il m'est apparu nécessaire de comprendre et d'expliciter cette évolution qui puise dans nos racines judéochrétiennes. On se souviendra que j'ai montré précédemment (Croyance et système économique) que le libre arbitre et la notion de progrès, apparus au IVème siècle de notre ère, ont joué un rôle majeur dans notre civilisation. Ils n'ont pas seulement modelé notre système économique, mais ils ont également modifié le rapport entre les genres. Un triple jeu d'interactions va se produire entre l'inné et l'acquis, entre les individus et entre la sphère individuelle et la société. Au lieu de se limiter au lien entre des personnes physiques, comme il est coutume de le focaliser, j'aborderai également l'aspect biologique, éducationnel, économique et social du sujet qui nous préoccupe.

 

1 / Quelques références historiques

 

Je passerai rapidement en revue les nombreuses définitions de l'amour données par les principaux philosophes. C'est avec les Grecs antiques que les rapports homme/femme sortent de leur fonction strictement sexuelle et divine, pour discuter sur le plan philosophique les comportements humains. Cette thématisation n'a pas trouvé d'écho dans les Mondes indiens et chinois, où l'essence divine du kama/désir sexuel et le cycle éternel du yin et du yang n'ont jamais abouti à une psychologie amoureuse de l'individu. En Grèce antique, à travers le théâtre (Antigone) et les penseurs (Platon et Aristote), une spéculation originale voit le jour autour des concepts de « philia », que l'on traduit sommairement par amitié ou par famille et le fameux « erôs » qui est le sentiment lié au désir sexuel, moteur du Monde. Pour donner une signification exclusivement morale à l'amour, les chrétiens parleront d'agapé/amour de Dieu en opposition radicale à l'erôs/libido et ne retenant que sa forme sublimée d'amour platonique entre les individus, l'amour intellectuel. Le corps passe donc à la trappe. Il refait pourtant surface au Moyen-Âge. L'amour courtois de la classe nobiliaire est un exutoire poético-sexuel pour des êtres que la politique dynastique d'accroissement du patrimoine a séparé. Le mouvement précieux du XVIème, puis le libertinage affranchiront la classe nobiliaire des contraintes religieuses en la matière. Du côté des philosophes, Descartes traitera l'amour comme d'une dualité entre l'émotion volontaire de l'âme contrebalancée par les esprits animaux. Au contraire, niant le principe volontariste, Spinoza voit dans l'amour une joie accompagnée d'un désir sexuel d'union des corps. Dans le registre divin, il reprendra également l'amour de Dieu, source d'élévation de l'âme. En opposition à la négation chrétienne et au libertinage voltairien, Rousseau réalise une synthèse pour valoriser l'amour de soi et les vertus. Alors que Rousseau exposera de manière romancée et épistolaire les conflits de loyauté dans les relations amoureuses, Kant présentera de manière méthodique le devoir moral du phénomène. La psychanalyse introduira une nouvelle dualité entre les pulsions de vie et de mort, faisant perdre à l'amour, les auteurs se succédant, sa dimension métaphysique : restera l'erôs de l'ego. Il n'est pas étonnant que la poésie amoureuse en ait pris un coup ! Est ainsi entrepris l'équilibre psychologique de l'individu par la révélation de l'Œdipe, aboutissant à la déculpabilisation scientifique de l'individu.

 

 

 

Rien qu'avec l'étymologie du mot passion (pathos signifiant souffrance, supplice, Leidenschaft en Allemand), le théâtre des opérations est dressé. Aristote en donne deux définitions : soit un phénomène passif d'altération pathologique, soit une affection intense et durable de l'âme ; les deux sans connotation morale. Platon met en parallèle les opposés passion/raison et passivité/action. Parmi les modernes, Spinoza conseille d'éviter les passions tristes qui rabaissent les êtres. Leibniz et Condillac feront le lien entre les passions et les désirs. Kant verra la raison du passionné défaillir. Hegel parle de détermination unilatérale de la volonté. Enfin, les romantiques laissent incontrôlées leurs forces naturelles s'épancher. Sur le plan moral, les libertins faisaient l'apologie des vices et des passions avec le Marquis de Sade en grand jouisseur de la souffrance. A ceux-là s'est opposé Rousseau qui décrit les passions insurmontables comme une forme erronée de socialisation. Reprenant le déchaînement des romantiques, le XXème siècle a rajouté l'hédonisme et le matérialisme aboutissant à l'ultime libération des pulsions... avant la mort ou le néant ? Tout en leur donnant un verni raisonnable, je pense que l'hédoniste Michel Onfray surévalue les aspirations des individus tout en taisant les conséquences collectives des choix individuels. Pour lui, une contractualisation entre individus permet d'assouvir tout type d'envies sexuelles. Pour jouir ainsi, il faut bien souvent user de sophismes justifiant ses désirs qui sont coûteux, mais cela reste non-su et non-dit. A travers les médias, nous sommes aujourd'hui matraqués par une injonction de pulsions, passions, plaisirs et autres désirs qui nous vident nos poches.

 

 

2 / L'inné et l'acquis

Exceptées quelques bizarreries biologiques, nous naissons, soit homme, soit femme, avec tout le potentiel biologique et psychique afférent : le désir de procréation en étant le fondement intangible. On pourrait taxer cette déclaration de lapalissade si les relations entre les sexes ne s'étaient vues asexuées par le militantisme féministe. Celui-ci voit dans l'égalité totale l'ultime progrès. La socialisation de l'homosexualité illustre parfaitement cette tendance. Les classiques ont soit professé la supériorité masculine et la servilité féminine, soit évité bien confortablement le débat. Nous verrons plus loin qu'un seul auteur fera exception, même si certaines de ses déclarations peuvent paraître désuètes. Aujourd'hui, les blagues misogynes sont une sorte d'échappatoire au complexe d'infériorité masculin qui use d'un expédient pour éluder la dialectique des sexes. Hormis les magazines ou les émissions populaires décrivant les pulsions, les plaisirs des copines, on peut lire, ici ou là, quelques études scientifiques sur la spécificité des genres, mais aucune synthèse n'est réalisée pour définir le fonctionnement psychosexuel des humains. Parmi les informations disponibles, il a été constaté que les femmes ont un odorat plus sensible que les hommes et que celui-ci était déterminant pour le choix des partenaires sexuels. Alors que les hommes se laissent facilement tromper par les parfums, le déodorant abuse rarement le nez des femmes. La liste des comportements intimement liés au sexe serait trop longue à évoquer ici. La vitalité animale (le vit synonyme de pénis) est le principal moteur de la passion, auquel peut se greffer ou non l'amour. Une passion débridée empêche de reconnaître l'autre qui n'est plus que miroir de ses propres désirs et le miroir de la passion se casse dès que l'autre veut exister en tant que personne. Abordons maintenant l'acquis qui se débusque plus facilement par des attitudes anticonformistes. Lorsqu'un homme souhaite fonder une famille sur des principes de conscience et de simplicité conviviale (absence de télé au foyer, paternité assumée, profession manuelle, activités politiques, etc.), les partenaires se font rares pour ce type de projet. Ici, l'acquis correspond au rôle non-dit du sexe masculin. Dans la société matérialiste, l'homme ne peut que rarement déroger à la course au confort, ayant pour fonction de protéger la femme et les enfants. L'homme, de son coté, cherche à impressionner la femme par ses moyens financiers alors qu'auparavant ses muscles et son prestige social jouaient un plus grand rôle. D'autres femmes, préoccupées par l'égalité, font de l'indépendance une priorité, rendant ainsi optionnel le besoin d'un mari et d'un père pour leurs enfants. Les désirs sexuels s'estompant, l'homme et la femme à la recherche de nouvelles excitations, laissent tomber leur partenaire, parfois, après des violences conjugales inadmissibles.

 

3 / L'amour et les passions entre individus

 

Nous avons en France un problème sémantique qui aboutit à la confusion entre amour et passion. Nous disons faire l'amour alors que l'acte sexuel est l'acte passionnel par excellence. Mais les chrétiens et les romantiques étant passés par là, on sublime. En effet, on préfère utiliser le mot amour. Ceci correspond au déni de la pénétration du pénis dans le vagin. Au pays de la fille ainée de l'Église, le corps est toujours tabou. En anglais, situation identique : make love, merci les puritains. Mais l'allemand est plus prosaïque, car on appelle un chat un chat: sex treiben. Le verbe treiben est éloquent, car il possède multiples significations parmi lesquelles on trouve : pratiquer, percer, forcer, etc. Ah ! Si les Romains avaient conquis toute la Germanie, nous n'aurions pas eu de contra-dictions sur ce sujet et sur bien d'autres encore. Peut être, y-a-t'il cause à effet ? Comme il n'y a pas accord sur la signification de l'amour, il a fallut se faire des guerres passionnelles. Mais grâce à l'Europe, l'amour entre les germains et les latins va pouvoir venir à bout, une fois pour toute, des conflits.

 

 

 

Mais revenons à la génétique du couple amour/passion. Michel Clouscard a montré comment au Moyen-Âge le système féodal aura comme vocation première d'affermir l'emprise foncière à travers une politique dynastique de mariages arrangés. Afin de palier à ce carcan économico-matrimonial, la mode troubadouresque de l'amour courtois laissera la psyché des nobles maumariés vaquer à des passions extra-conjugales. L'adultère nobiliaire était toléré s'il ne remettait pas en cause le contrat : l'honneur devait rester sauf sur le plan formel. Ce système se nourrira de l'hypocrisie judéochrétienne et se développera au gré des nouvelles modes : les précieuses, puis les libertins. Enfin, la bourgeoisie put, elle aussi languir et souffrir des affres des amours passionnelles. Si, jusqu'aux années 60 du siècle dernier, on pouvait sortir le grand jeu des sentiments (les crooneurs attestent cette mode), la séduction d'aujourd'hui se passe de grandes déclarations. Quelques gentilles paroles et un resto offert suffisent pour passer aux ébats passionnels. La fugacité des relations est généralement admise. Bien sûr, découvrant la vanité de la dispersion, la quarantenaire et le cinquantenaire cherchent à se caser. De son coté, la génération du XXIème fait encore plus rapide en confiant ses désirs à l'électronique, via SMS interposé. Cette virtualité semble moins risquée, sauf lorsque la princesse envoie sa nudité sous format numérisé à son prince qui la diffuse sur le net après une rupture mal consommée. A sa fille, qui cherchait un fil conducteur dans ses relations avec les hommes, une mère disait : « Fais donc tes expériences, profites-en ! ». Ce qui rend piquante cette parole est la profession de la mère : elle était psychologue scolaire. En France, il est de coutume de disposer de sa liberté sexuelle jusqu'à fin trentaine avant de penser aux choses sérieuses : les enfants. Mais à force de butiner, de n'avoir pas disposé d'éléments et recherché les facteurs déterminants pour réussir une vie de couple équilibrée, il est peu probable de trouver sur le tard. Le célibat égocentrique fait prendre de mauvaises habitudes qui donneront du fil à retordre lorsque l'on souhaitera partager un même espace et un même projet.

 

Sur le plan de la séduction, il existe une asymétrie entre les sexes. Le désir de la femme doit précéder celui de l'homme pour qu'il n'y ait pas viol. Pourtant, depuis Mai 1968, il y a un hic. La mode des femmes et des très jeunes filles (dès 12 ans !) est de plus en plus érotique et le regard de celles-ci cherchent à accrocher par un allumage très provocateur. Pour reprendre les mots de Jean Gabard, « La femme, objet de désir, se comporte instinctivement en sollicitant les pulsions des mâles et ceux-ci doivent faire appel à leur raison, se comporter en pur esprit et n'avoir qu'un regard flottant ». S'il montre de l'agacement, il sera pris pour un complexé. Comme le dit Tony Anatrella, « dans ce cas nous sommes en plein déni corporel […] teinté d'exhibitionnisme, car il s'agit bien là de montrer ce qui est habituellement érotisé » dans l'intimité. Ce comportement généralisé dans les pays latins, est moins provocant dans les pays germaniques. La volonté de séduction est circoncise à des lieux dédiés : dancing, boîtes de nuit, bars, etc.

 

4 / Quand la société s'en mêle

 

Depuis la nuit des temps, la société a codifié les relations entre individus. Des sociétés primitives jusqu'à l'antiquité, les rites les plus importants étaient consacrés au passage à l'âge adulte et à la mort. Progressivement, ils ont été supplantés par la naissance et le mariage. Le jeunisme d'aujourd'hui occulte la mort laissant les endeuillés bien seuls. Les grands moyens déployés naguère pour les rites d'enterrement sont aujourd'hui affectés aux festivités de baptême et de mariage. Alors que l'on ne pratique plus de religion, on aime bien les orner d'une touche solennelle en faisant un petit tour à l'église. L'étape essentielle de l'initiation à l'âge adulte est éludée. Cela ne semble pas poser de problème aux femmes, qui, à travers les premières règles et l'accouchement, sont considérées adultes sur le plan biologique. Mais ce sont là des apparences trompeuses. De son coté, l'homme n'est pas valorisé pour ses qualités masculines. Seuls les capacités physiques des élites sportives (foot, rugby, sports mécaniques) sont mises en avant par le milieu populaire qui cherche à imiter ses idoles. Hors de toute pratique sportive, on le voit porter la tenue des équipes ou arborer les insignes des écuries vénérées. Un mimétisme marchandisé à la place d'une initiation. Les déclarations de deux femmes mûres – la quarantaine, mariées, mères de famille - est symptomatique à cet égard. A ma question de savoir à quoi pouvait bien servir un homme, leur homme, elles n'ont pas su répondre, même après avoir insisté. Pire que cela, l'homme moderne est prié de se féminiser et de s'effacer dans son rôle paternel. Je connais de nombreux hommes qui pratiquent une auto-castration mentale pour ne pas avoir de problèmes avec leur femme libérée. Des chercheurs ont également constaté que la progression des divorces était accompagnée d'une augmentation des suicides masculins. Les foyers, dont la subsistance dépendait exclusivement de la terre avant la révolution industrielle, ont été disloqués. L'homme devait aller « gagner » de l'argent à la mine ou à l'usine pour nourrir ceux qui étaient restés au pays. Aujourd'hui, la femme prend toute la place familiale. Cette tendance se retrouve dans la constitution des corps de métier à vocation sociale : L'immense majorité des instituteurs et des juges aux affaires familiales sont des femmes. Je ne connais pas d'homme qui soit assistant social. L'homme doit souvent mettre en veilleuse ses caractères sexuels ou dans un autre registre, il fuit ses responsabilités par lâcheté. D'autres commettent des violences inouïes inexcusables. Tous ces points abordés expliquent les difficultés relationnelles et l'éducation bancale des enfants à devenir homme ou femme. La crise économique ne fait qu'amplifier ces problèmes.

 

 

Afin de sortir de notre microcosme occidental, une manière de poser sur nous un regard extérieur et inversement, je décrirai en quelques mots la manière indienne de procéder à la constitution d'un couple. C'est une affaire personnelle et collective (famille et amis). Même si l'appartenance à la même caste n'est plus une obligation dans la nouvelle couche moyenne de l'Inde, l'homme et la femme cherchent un partenaire issu d'une caste proche. L'analyse comparée des thèmes astraux respectifs joue un rôle primordial. Pour l'avoir récemment testé sur ma personne, tout en ayant un à priori défavorable, il est étonnant de constater à quel point un thème astral corrobore les grandes lignes d'une personnalité. De plus, un thème astral indien et européen se recoupent en grande partie. Mais il ne faut pas croire que les couples se forment en Inde seulement sur des critères extérieurs. Au contraire, l'éventualité d'un mariage n'est envisagée que si les partenaires se plaisent mutuellement. Une offre d'union peut librement être refusée sauf dans quelques coins reculés où les jeunes filles sont maltraitées. A part ces cas marginaux, la sagesse indienne a parfaitement compris depuis des millénaires, que le désir sexuel est un fondement de la vie. En effet, le dieu de l'Amour Kama est le fils de Dharma (la loi) et de Sraddha (la foi). Pour toutes ces raisons, les divorces sont encore de nos jours très rares en Inde. Il est à noter également que les célibataires, hommes et femmes, sont respectés en Inde (exemple : Vandana Shiva, leader de l'écologie indienne).

 

 

Intéressons nous maintenant au flou libéral-libertaire, qui a abouti à la permissivité post-68. Après les percées existentialiste et féministe du couple Sartre/Beauvoir aux pratiques perverses et libertines à la limite du viol, entre en scène Deleuze. En s'appuyant sur la volonté de puissance nietzschéenne et le vitalisme bergsonien, il combat toute institution et fait en 1972 de « l'anti-Œdipe », titre de son ouvrage, un nouveau credo : « le désir producteur » est la justification de toutes les transgressions. En abolissant la totalité des barrières morales, toutes formes de relations sexuelles entre contractants sont promues et les relations inter-subjectives perdent leurs repères. Les publicitaires et les industriels s'engouffreront dans la brèche pour marchandiser notre libido. La réponse cinglante de Clouscard montrera de manière prémonitoire dans « Néo-fascisme et idéologie du désir » comment cette entreprise de décervelage fera le lit du néo-fascisme en abolissant la raison. Sous le flot des jouissances débridées, Clouscard ne sera pas entendu et considéré comme un ringard. Nous assistons aujourd'hui à toutes les formes de pathologies névrotiques qui vont de la schizophrénie à l'autisme en passant par la paranoïa pour atteindre une agressivité démultipliée. Clouscard les fait remonter au consumérisme libidinal.

 

Pourtant, que de poèmes et de chants ont bercé nos cœurs. Que de sentiments ont été mis en avant dans toute notre littérature, laissant espérer l'approfondissement des relations entre l'homme et la femme. Les plus sensibles d'entre-nous, veulent toujours croire aux belles envolées lyriques de Julie et de Cyrano. Comment faire en sorte que notre société puisse trouver un équilibre dans les relations amoureuses ?

 

Seconde partie

 

Propositions

J'irai droit au but. Je ne connais qu'un seul homme dans toute notre littérature francophone qui ait posé les jalons majeurs pour réconcilier l'homme et la femme : Il s'agit de Jean-Jacques Rousseau. Toute notre conscience moderne puise les plus belles et concrètes réflexions dans « Julie ou la nouvelle Héloïse ». Mais comme pour toute idée de génie, il faut des siècles avant d'en comprendre la teneur. Dans cette œuvre se trouve la quinte-essence de la rencontre des 4 éléments primaires : l'eau, l'air, le feu et la terre. L'Homme en est l'aboutissement.

 

Rousseau établit des axiomes de base, énonce les définitions, sans pour autant donner de solutions simplistes. Car il comprend que des sentiments jaillissent l'alchimie des relations amoureuses. Mais ils doivent impérativement suivre des règles pour ne pas sombrer dans l'abîme des passions délétères. En voici la teneur en cinq points :

  1. En dépit de toutes les tentatives d'échapper à notre condition naturelle, nous devons être conscient de notre condition animale. Ce constat rousseauiste est d'une importance capitale. En ressentant toutes nos pulsions, en écoutant attentivement notre corps, en faisant la part de l'inné et de l'acquis, nous pouvons comprendre notre nature. La première étape consiste à savoir faire la différence entre ce que nos parents nous ont mis au berceau et ce que nous avons vécu.

  2. Passer de l'état de nature à celui de culture se fait par la construction de sa conscience, qui doit rechercher à appliquer les vertus pour sa propre vie.

  3. Mettre de coté le superflu matériel de manière à se concentrer sur sa propre identité et découvrir celle du partenaire.

  4. Les passions font parler le corps, mais les actes vertueux sont les seuls moyens de découvrir l'amour.

  5.  

    Les sexes sont de constitution différente et voient la vie selon des points de vue différents. « L'art » amoureux consiste à trouver le sens de la complémentarité et de l'interdépendance dans la vie de couple.

 

Il n'y a pas à choisir entre les passions et les vertus. Julie éprouve de l'amour pour l'amant et le mari qui, dans ses vœux les plus ardents, auraient dû être incarnés dans le même homme. Si les hommes savent réconcilier leur passion et leurs vertus, alors et alors seulement, ils deviennent libres tout en acceptant les lois naturelles et culturelles de la nécessité. Cette dialectique est encore d'une actualité brûlante : comment découvrir en soi-même et en l'autre sa part d'amant et de mari ? Rousseau disait que des femmes dépend les mœurs des hommes. Quelle responsabilité pour les femmes d'une société libre ! C'est aux hommes d'être digne de cette confiance. Pour que le couple inscrive ce lien dans la durée, il faut toujours écouter sa nature, qui n'a que faire des contrats et des contraintes et créer une certaine distance afin que le corps se recharge du désir de l'autre. Ainsi, l'amour-passion peut se transformer en amour de bienveillance. Ne jamais cesser d'être amant, c'est aussi aimer à retrouver l'autre et adorer observer ses gestes au quotidien. Ces petits bonheurs donnent de par leur pérennité une dimension sacrale à l'amour.

A notre époque, de peur de sa violence, le masculin manque singulièrement de reconnaissance pour ses qualités intrinsèques. Mais on omet également de décrire celles des femmes. Rousseau pensait que l'homme savait mieux énoncer des principes et employer sa force tandis que la femme se distinguait par son sens pratique et son goût. Je pense que ce sujet mérite un débat. A l'issu de celui-ci, on pourrait se poser la question de l'utilité d'un rite d'initiation à l'âge adulte.

Alors que certains cherchent à complexifier à outrance les phénomènes de la vie, Jean-Luc Godard disait : « la guerre est une chose très simple : on cherche à faire rentrer un morceau fer dans un morceau de chair. » Dans le cas de l'amour, son opposé, sa fonction est tout aussi simple, mais elle est, au contraire, transitive et réciproque : on cherche à faire entrer l'un dans l'autre plus d'amour pour atteindre « l'amour en partage », comme le chantait Brel. Toute tentative de mettre l'ego en avant voue à l'échec la vie de couple. Savoir mettre à nu l'ego, parler avec honnêteté, puis donner, donner encore pour construire le projet commun tout en gardant la maîtrise de sa conscience. Celui qui donne sans compter sur le fruit de l'acte laisse une trace plus forte de son passage sur Terre. Il ne s'agit pas de donner aveuglément, mais de réaliser des actes qui élèvent sa propre humanité et celle des autres. C'est le but d'une éducation conscientisante. Rousseau écrivait dans la nouvelle Héloïse : « Sitôt qu'on veut rentrer en soi-même, chacun sent ce qui est bien, chacun discerne ce qui est beau. » Nous sommes aujourd'hui au pied du mur. Avec le délabrement accéléré de notre société matérialiste, accompagné de la dislocation du noyau familial, nous ne pouvons rester passifs face à la désorientation généralisée. Nous avons le choix entre nous laisser envahir par la violence ou nous engager dans la voie de l'amour.

Bibliographie succincte

Jean-Jacques Rousseau, Julie ou la nouvelle Héloïse, 1760

Friedrich Schiller, De la grâce et de la dignité, 1793

Michel Clouscard, L'être et le code, L'Harmattan, 1972

Michel Clouscard, Néo-fascisme et idéologie du désir, Le Castor astral, 1973

Michel Clouscard, De la modernité Rousseau ou Sartre, Messidor, 1985

Tony Anatrella, La différence interdite. Sexualité, éducation, violence. Trente ans après Mai 1968, Flammarion, 1998

Michel Onfray, émission sur le Marquis de Sade, France Culture, 2005/2006

Jean Gabard, Le féminisme et ses dérives, Les Editions de Paris, 2006

Monell Chemical Senses Center, Flavour and Fragance, 2009,

http://www.monell.org/news/news_releases/body_odor

http://www.e-sante.fr/prevention-suicide-hommes-femmes-NN_8329-122-6.htm

 

Epilogue (rédigé après la soirée du 19 janvier)

 

Il est important de faire le point sur l'évolution des rapports hommes/femmes au cours des âges. Celui-ci doit également étudier le pouvoir exercé l'un sur l'autre avant de pouvoir réfléchir au futur. Il y a bien sûr des incertitudes sur cette connaissance sociologique du passé, mais avec des données analogiques, historiques et archéologiques on peut essayer de donner des interprétations concernant le passé.

Au début, nous étions des animaux, comme ceux que nous pouvons observer aujourd'hui. Le mâle dominant était le seul à couvrir les femelles du troupeau. Est ensuite apparu progressivement le respect pour nos morts, qui n'ont plus été laissés à l'abandon, mais ont fait l'objet d'un enterrement d'abord sommaire, puis d'une vénération accompagnée d'objets précieux déposés dans la tombe. C'est au cours de ce processus que la conscience humaine va différencier l'homme des animaux. La divinisation est dans un premier temps étroitement liée à la survie et la pérennité du groupe ; dévotions pour les dieux de la chasse (peintures rupestres) et les figurines représentant des Vénus, devant probablement servir aux rites de fertilité féminine (l'homme ne connaissant pas son rôle dans la procréation). De part leurs activités très différenciées (se constate encore de nos jours dans des peuples premiers, n'en déplaise aux féministes), chaque genre dépendait des autres et se devait donc le respect mutuel. Selon les peuples, existe une prééminence masculine ou féminine, mais les violences sont des phénomènes rares. On vit dans la contrainte des totems et tabous. Constatant qu'il est plus sécurisant et stabilisant pour le groupe d'avoir réparti sur plusieurs hommes la force nécessaire à la chasse et à la défense, plusieurs familles vivent au sein d'un même groupe. La polygamie existant ou non selon les règles propres à chaque tribu, composée de plusieurs groupes.

 

 Une cassure s'opère avec la sédentarisation agricole et la création des castes. L'homme met à profit sa plus grande aptitude à énoncer des principes spirituels et politiques afin de prendre l'ascendant sur les femmes pour plusieurs raisons. En acquérant des connaissances sur la sélection des cheptels, il commence à comprendre qu'il joue un rôle dans la paternité et veut sécuriser par fierté la lignée de sa semence. Étant complexé par la beauté et la séduction féminine, les castes sacerdotales contraignent les femmes à la servilité, lui niant un statut. Le père a le droit de vie ou de mort sans justification. Le mari peut faire sommairement juger sa femme soupçonnée d'adultère et la faire condamner à mort ou au bannissement en fonction des témoignages plus ou moins fiables. On note que chez les Germains, le père a le droit de déposer le nouveau né devant la maison s'il n'en veut pas. Tous les peuples pré-chrétiens (je ne connais pas les lois juives en la matière) pratiquent plus ou moins ce genre de lois. Par contre, chez ces mêmes Germains, la femme libre peut atteindre le statut informel de patronne du foyer, surtout pendant les longues absences du mari parti à la guerre. Mais l'immense majorité des populations des sociétés agraires n'est pas libre ou est réduit en esclavage. Pour ces derniers, il n'y a pas de différence entre les sexes : hommes et femmes n'avaient aucun droits.

 

C'est avec la constante persévérance du christianisme (n'en déplaise aux bouffeurs de curés), que l'esclavage mettra 5 siècles avant d'être éliminé en Europe. De plus, la femme se verra conférer un statut à travers le mariage. Elle ne pourra plus être tuée lors d'un accès de rage sans qu'un procès soit instruit contre le mari. La répudiation est quasiment impossible, car seul le pape peut la décider. Ces nouvelles règles ont été dissuasives. Une autre institution a permis aux femmes d'être moins sujettes à la violence des maris : la confession, apparue avec la lutte contre les Cathares, était non seulement un moyen de contrôle social – après avoir servi à l'inquisition –, mais elle a aussi servi de monnaie d'échange pour juguler le patriarcalisme le plus violent. N'oublions pas que les curés étaient célibataires, pas toujours mal faits, et qu'ils pouvaient se montrer conciliant en échange de quelques « gâteries ». Au XVIIIème, la tolérance de cet adultère était de notoriété publique. La hiérarchie ecclésiastique ne sévissait que si le curé faisait un enfant à une jeune fille. Aujourd'hui encore, cette « tradition » a perduré chez certains curés. Même la pédophilie était pratiquée jusqu'au XXème, surtout dans les institutions scolaires.

 

Ce système délétère en Occident n'a pas été bénéfique à la constitution d'une Conscience respectueuse des êtres humains. Loin de moi donc de faire l'éloge de l'institution chrétienne, qui nous a inculqué des comportements négatifs : hypocrisie, non-dit, omission, etc. Et n'oublions toujours pas que l'immense majorité des humains vivaient jusqu'à la Révolution française à l'état de servage et que l'énergie de tout le bas peuple était nécessaire pour survivre. Le servage féminin ne devait pas être beaucoup plus terrible que le servage masculin. Le servage poussait à l'état d'abrutissement et de carence sanitaire aiguë dans les cas les plus extrêmes (voir Voyage en France d'un agronome anglais aux alentours de la Révolution française). C'est une autre affaire pour les 10% restant de bourgeois et de nobles, qui soumettaient les femmes à des lois tout aussi iniques, mais qui se voyaient plus, car on pouvait mesurer la rapacité matérielle des hommes (dot, patrimoine) et la différence entre les droits. Pour réduire ces injustices, de nombreuses femmes ont mené des luttes courageuses du XVIIIème au XXème pour obtenir l'égalité des droits.

 

Mais il y a une différence entre l'égalité des droits et l'égalité homme/femme. On ne peut également justifier des comportements néfastes par le martyr du passé : ce serait une sorte de vengeance pour des injustices collectives du passé qui n'aboutit qu'à la violence par réaction : un cycle sans fin. De nombreuses féministes ont fait sur ce plan un court-circuit qui nous a mené à une impasse dans les relations entre les hommes et les femmes. Et je remercie l'intervenante, dont je ne me remémore plus le nom qui a bien montré que de nombreuses femmes ont pris de surcroît le rôle de l'homme et que ceux-ci ne savent plus « s'affirmer ». La difficulté est de déterminer le contenu de cette affirmation masculine sans pour autant être rétrograde, machiste, etc. D'où les questions cruciales :

 

Qu'est-ce-qu'est un homme ?

 

Qu'est-ce-qu'est une femme ?

 

Ceci sur le plan sexuel, comportemental, familial, professionnel, social et moral. Nos propres expériences ainsi que des auteurs qui ont abordé le sujet sous ces différents angles devraient nous permettre d'avancer. Il ne s'agit pas de déterminer les domaines réservés ou de faire des déclarations systématiquement vraies et contraignantes, mais d'étudier des tendances généralement vraies autorisant des exceptions... qui confirment la règle, une manière de se donner des repères pour se situer et agir en toute conscience.

 

Je voudrais enfin dire pourquoi ce travail est d'une importance capitale. Dans une société sans repères comme la nôtre, qui s'enfonce dans l'égoïsme et une crise économique et sociale sans précédent, il est clair que nous aboutirons à une anarchie d'une violence inouïe, encore pire que ce que nous avons connu (Voir La Route de Cormac Mac Carthy). Non seulement ce seront tous les êtres humains qui en souffriront, mais les femmes encore plus que les autres, car elles sont moins fortes physiquement dans une jungle amorale. Elles ont tout à perdre du laisser faire et de rester dans le non-dit.

Et je ne peux m'empêcher de parler parce que j'aime les femmes, source de la vie, mais aussi parce que je me sens responsable des possibles que je peux offrir à ma fille. Si certains d'entre-vous êtes intéressés par ce thème, faites-le moi savoir.