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23 mars 2010

 

De la genèse des consciences

 Première partie

 

Introduction

Pourquoi appeler genèse des consciences un sujet traitant de l'éducation ? L'éducation est un terme plus restrictif qui a pour objet de transmettre le savoir d'un professeur à son élève. C'est pour palier à ce défaut, que je souhaite vous présenter les meilleures idées et expériences qui me soient connues. A cet effet, j'ai choisi quatre auteurs qui ont porté une parole non seulement originale, mais aussi efficace afin de constituer notre conscience. Il m'importe de prendre appui sur des pensées qui ont été pertinentes en leur temps et qui le seront encore bien après notre ère. Accompagner les futurs hommes et femmes jusqu'à l'âge adulte et au delà, de manière à construire une société de citoyens responsables face à leurs devoirs familiaux et politiques, voilà le challenge à relever pour notre village planétaire.

 

1 / Savoir donner de la chaleur et couper le cordon

S'il est bien un domaine où Françoise Dolto a su dire des choses essentielles, c'est sur la tendre enfance. Sans les travaux qu'elle a menés au milieu du siècle dernier, nous n'aurions pas pris en considération la vie charnelle et sentimentale des nourrissons. Cette énergie de désir de procréer qui se transmute en tendresse est le pré-requis à toutes les étapes ultérieures de l'éducation. Cette charge émotionnelle positive fera que l'enfant sera doté d'un amour-de-soi et d'une confiance en ses propres facultés. Ceux qui savent parler à leur bébé, le papouiller, aimer le langer, lui chanter des chansons et lui préparer amoureusement leurs repas, lui donneront de saines bases. Le nourrisson étant déjà une personne, avec ses besoins et ses refus, les parents doivent observer et écouter le langage informel de leur progéniture. Par contre, Dolto tance vertement les mères possessives qui ne peuvent couper le cordon symbolique. Leurs enfants régressent, manquent de confiance en eux, deviennent insupportables à force d'être gâtés. Et il n'est jusqu'à la demande aliénante de sourire qui empêche un développement autonome de l'enfant. Dans un autre registre, Dolto demande aux parents de maîtriser leur sensualité et non de la réprimer. Tant les pères que les mères doivent mettre en accord la parole avec les actes, signifiant par là, l'interdit de l'inceste pour sécuriser l'enfant.

 

2 / Et « l'Enfant » fut inventé il y a 250 ans

C'est une véritable révolution à laquelle procède Jean-Jacques Rousseau. En se posant la question du devenir éthique de la conscience humaine, il veut montrer que les hommes deviennent nécessairement vertueux, s'ils sont bien éduqués. En d'autres termes, comment fait-on pour que la bonté naturelle, se transforme en état de culture ? Dans son maître ouvrage, « L'Émile », il se fera le gouverneur d'un enfant sevré, qu'il accompagnera jusqu'au mariage. Mais attention, comme les parents sont mal éduqués eux-mêmes, il faut se rééduquer avant d'entreprendre celle d'un enfant, fut-il le sien. Saine mise en garde, qui est toujours valable aujourd'hui. Tous les auteurs après lui reprendront ses préconisations pour les jeunes enfants : activités de plein-air, peu de livres, pas d'abstrait ni de spéculatif avant 10 ans. C'est un apprentissage purement sensible sans mobilisation de l'esprit. Pourtant, les institutions scolaires ont calibré les pédagogies pour gagner du temps. Ça rassure les parents qui ne veulent ou ne savent pas prendre le temps de voir les enfants s'ouvrir au Monde.

Les enfants acquérant des facultés de raisonnement dès 4/5 ans, il faut éviter de se laisser piéger par leurs pinaillages. Ce jeu de pouvoir et de séduction est très néfaste. L'adulte doit donner des directives sans explication et ne répondre favorablement qu'à des besoins réels. L'enfant doit bien être conscient de sa faiblesse et se sentir protégé par l'éducateur, qui doit guetter la naissance des facultés et les mettre à l'équilibre avec les désirs. L'acceptation de la souffrance (l'enfant se blesse en tombant), permettra de mieux résister aux futurs aléas. Si l'éducateur sait « perdre » beaucoup de temps avec les enfants, les observer et dialoguer avec eux, il s'épargnera la crise de l'adolescence, les violences (verbales) ainsi que les tentatives de suicide. Avec Rousseau, l'enseignement ne commence qu'à partir de 10/12 ans. Et encore, ouvrir le moins possible de livres « ne jamais substituer le signe à la chose ». Robinson Crusoé, comme seul aiguillon pour aiguiser l'appétit de débrouillardise. Fabriquer ses propres instruments quitte à accepter de longues recherches. En ayant su donner du goût aux choses sensibles, on s'engouffre sur la méthode scientifique qui nous aide dans les actes du quotidien. Ne pas sortir les planisphères, mais faire une promenade vers un point de vue en guise de leçon de géographie. Se perdre et laisser l'enfant s'orienter grâce à ses connaissances. Rousseau fera prendre très tôt conscience à son élève de l'interdépendance des acteurs économiques et l'encouragera à apprendre un métier manuel, même s'il se destine à une carrière plus intellectuelle : il est primordial de savoir produire de ses mains et « rester homme en dépit du sort ». Il valorise les métiers les plus indépendants, agriculture en tête : « travailler en paysan et penser en philosophe, l'un servant de délassement à l'autre ». Il se méfie des villes qui sont non seulement les lieux de la dépravation mais aussi des centres phagocytant l'économie, coûtant plus qu'ils ne produisent.

Sur le plan moral, Rousseau évite tout discours lénifiant – faire ses propres expériences tout en étant accompagné – , et surtout, il vilipende tous les grands moralisateurs, en commençant par La Fontaine qui fait la part belle aux plus méchants caractères. Sa lecture du « Corbeau et du Renard » est édifiante à cet égard. Je ne comprends pas que nos instituteurs s'entêtent aujourd'hui encore à nous le faire apprendre par cœur.

Comme la raison et le jugement ne se forment que très lentement, Rousseau mêlera le plus tard possible son élève à la société. Il doit pouvoir par lui-même étudier le jeu et les masques portés par ses interlocuteurs : « L'esprit qui ne forme ses idées que sur des rapports réels est un esprit solide. » Rousseau fait entrer son élève dans la phase stratégique de la connaissance des hommes : leurs passions, la façon de traiter avec eux, etc. Il doit pouvoir former son propre jugement après l'étape du discernement. Je ne connais aucun auteur qui ait si bien décrit la genèse de l'autonomie psychologique de l'adulte. Rousseau passe ensuite à l'éducation spirituelle de l'adolescent. Étant passé du calvinisme au catholicisme pour revenir à sa première religion, Rousseau a souvent débattu du sujet. Il en est venu au bienfondé de la « Religion naturelle » qu'il exposera dans « L'Émile ». Ces propositions sont d'une telle humanité que de nombreux croyants de toutes les religions confondues pourraient s'y retrouver. Cette grande ouverture d'esprit est pourtant guidée par la conscience qui n'aime pas « les subtilités du raisonnement ». Conséquemment, Rousseau a « refermé tous les livres. Il en est un seul ouvert à tous les yeux, c'est celui de la nature. » Ces paroles empreintes d'une profonde analyse lui ont coûté cher. Non seulement toutes les autorités catholiques et calvinistes l'ont poursuivi, mais l'on sera peut-être étonné d'apprendre que Voltaire, le grand apôtre de la tolérance, s'est terriblement acharné sur Rousseau, qui faillit bien terminer sur le bûcher après avoir vu brûler ses livres.

A partir de l'adolescence, Rousseau préconise de passer à l'éducation sentimentale, et surtout éclairer l'élève sur les rapports psychologiques entre les sexes. Mais si l'enfant est en contact avec la dépravation des mœurs, une première explication prophylactique doit être dispensée avant même 10 ans. A notre époque permissive, nous devons impérativement y pourvoir. Sur le plan des sentiments, il faut nourrir la sensibilité et non l'émotion. Aujourd'hui, nous nous laissons envahir par le contraire. Gare aux êtres qui ne se conforment pas au dictat des émotions et qui cherchent à construire un relationnel sensible. Rousseau professe la chasteté, mais il parle d'amour, de l'autre sexe, des plaisirs et fait en sorte que l'élève trouve du charme à ces conversations. Si le gouverneur devient le confident de l'élève, on se trouve sur la bonne voie. Il arrive ensuite à énoncer que l'éducation des femmes est en principe différente de celle des hommes. Révolutionnaire pour l'époque, Rousseau propose à la femme de gouverner l'homme tout en lui obéissant sur les principes généraux. Il faut aujourd'hui réfuter la gouvernance et l'obéissance pour aller vers un processus de co-décision, moyen promouvant l'interaction des consciences autonomes, chère à... Rousseau ! Les philosophes des Lumières ne voulaient pas aborder ce sujet qui eut pu contrarier les mécènes féminines, reines des salons libertins, alors que Rousseau osait se lancer dans une remarquable analyse de la psychologie féminine et masculine. Qui contredira que les femmes ont plus de sens pratique, de finesse psychologique et de goût ? Il critiquera les faiblesses des hommes (patauds, vaniteux, assoiffés de pouvoir, etc.) qui savent pourtant mieux proposer des principes et se servir de leur force physique.

Rousseau fait preuve de clairvoyance en prédisant l'imminence de la Révolution française et il promouvait la responsabilité citoyenne en éduquant la jeunesse sur le plan politique : La signification du Contrat social pour la vie de tous les jours. Les rapports de pouvoir entre les différentes composantes d'un pays sont discutés. Il engage son élève à comprendre les institutions politiques en visitant certains pays, surtout les provinces, où les problématiques sont plus réelles que dans les capitales. Toute cette partie n'a pas pris une seule ride !

 

3 / Quand Rabindranath Tagore ose l'institutionnel

Tagore, issu de la noblesse bengali, a été un des plus grands intellectuels indiens : poète, romancier, homme politique, et pédagogue. Il reçu en 1913 le prix Nobel de littérature pour son œuvre. Contrairement à Rousseau, qui estimait que les conditions pédagogiques de son XVIIIème étaient trop déplorables pour espérer faire plus qu'une éducation personnalisée, Tagore conceptualise et crée au début du XXème les premières écoles alternatives au système colonial britannique. C'est donc en opposition à l'impérialisme culturel qu'il lance successivement plusieurs institutions. Il ne lui convient pas de fabriquer des employés, des avocats, des médecins, des magistrats et des policiers ; il souhaite tout d'abord que « les êtres perçoivent le lien qui fait d’eux une société ». Il y a entre Rousseau et Tagore une communauté de vue sur tous les grands principes d'éducation : Il voulait que les maîtres aident les enfants à se développer par eux-mêmes. Une institution doit avoir pour rôle de mettre en lumière l’unité des cultures du monde et des courants de connaissance. L’école idéale, selon Tagore, devait être établie loin de l’agitation humaine, sous un ciel dont rien n’obstruait la vue et au milieu des champs, des arbres et des animaux. Il fallait que les étudiants aillent à la recherche de la vérité fondamentale de la civilisation indienne. Cette vérité n’était pas le commerce, l’impérialisme ou le nationalisme ; c’était l’universalisme. Tous les aspects de la personnalité individuelle devaient se développer par l’interaction harmonieuse de l’esprit avec l’environnement. Lui aussi critiquera l'éducation livresque : « Les livres se sont mis entre notre esprit et la vie. Ils nous privent de la faculté naturelle d’apprendre directement de la nature et de la vie et ont fait naître en nous l’habitude de tout connaître à travers les livres. » On pourrait aujourd'hui parler de la même façon des médias. En France certains enseignants ont tendance à isoler l'école de l'environnement direct en préférant la virtualité d'internet. Cette contradiction d'avec la réalité provoque des situations de crise et de violence au collège lorsqu'il faut décider de son orientation. Dans l'institution de Santiniketan, qui deviendra la première université véritablement indienne, l’enseignement reposera sur les connaissances propres à l’Inde en matière d’économie, d’agriculture, de santé et de toutes les autres sciences d’application courante dans les villages environnants. L’enseignement de Tagore est associé au savoir philosophique et spirituel. Les établissements qu’il a créés étaient presque toujours mixtes et les femmes sont aujourd'hui nombreuses à Santiniketan. A l'instar de Rousseau, il estimait que chaque sexe avait des vocations spécifiques. Si les cours théoriques étaient les mêmes pour les deux sexes, les femmes et les hommes suivaient des cours pratiques distincts adaptés à leur rôle dans l’existence.

 

4 / Paulo Freire et la dimension sociale et politique de l'éducation

Dans l'esprit du Brésilien Paolo Freire, qui commença au milieu du siècle dernier à s'intéresser à l'éducation populaire, il fallait, comme en Inde, sortir la masse des opprimés de l'analphabétisme. Mais il s'opposait radicalement à la méthode occidentale qui avait transformé les classes paysanne et ouvrière du XIXème, à travers une éducation « bancaire », en une nouvelle couche moyenne, profitant de la domination coloniale. Freire refusera aussi que l'on empile des savoirs qui ne servent qu'au système dominant. En s'adressant principalement aux adultes, il prône la libération par la conscientisation. Mais pour mener à terme cette libération, le dominé doit comprendre qu’il abrite aussi en lui l’oppresseur (à qui il rêve de ressembler) et que la peur de la liberté l’habite. Il faut savoir faire émerger les contradictions qui trahissent la présence de l'oppresseur dans les représentations de l'opprimé.

Cette dynamique venue d'Amérique du sud a vu le jour au milieu d'une profusion politique (les mouvements marxistes), sociale (les syndicats) et religieux (la théologie de la Libération). Parmi de nombreux auteurs, on peut aussi noter les paroles d'Enrique Dussel qui pensait que le renouveau devait venir immanquablement de la périphérie. L'éthique de la Libération est à concevoir comme une Praxis des communautés de base, qui s'oppose au système dominant pyramidal. Ce dernier n'étant plus crédible, il faut reconstruire « en dehors ». La Praxis est à comprendre comme une action ordonnée vers une certaine fin. Selon Paolo Freire, : « il n'y pas de véritable parole qui ne soit Praxis. Une véritable parole implique le changement du Monde ». Ainsi, Les théorèmes de la pédagogie de Freire concernent, avant tout, la compréhension des rapports de force politiques au niveau local.

L'animateur, en s'adressant à un public adulte, utilise surtout des méthodes encourageant le dialogue avec ses étudiants. Ces derniers s'expriment sur leur situation personnelle et les rapports qu'ils entretiennent avec la collectivité. Ce n'est qu'en prenant appui sur des faits réellement vécus, que l'alphabétisation est entreprise en utilisant le vocabulaire des problèmes sociaux et économiques. A partir de cette formalisation pédagogique émerge une culture issue du propre terroir. Pour Freire, les participants doivent reconnaître les limites des « possibles ». Ainsi, on évite un optimisme démesuré qui se transforme en pessimisme ou en opportunisme : « Dans l'Histoire, on agit en fonction de ce qui est historiquement possible et non en fonction de ses envies. » On voit comment cette pédagogie venue du Sud peut nous être utile au Nord. Nous sommes ici tout aussi impuissant à diriger notre avenir que les pauvres campesinos brésiliens. 

 

De la genèse des consciences – Seconde partie

 

Discussion

Chacun des auteurs cités ci-dessus a joué un rôle clé dans la compréhension des différentes étapes de l'éducation. Leurs points faibles respectifs permettront de montrer leur complémentarité.

Il est à regretter que Dolto n'ait pas reconnu le rôle du père. On cherche vainement dans son dernier ouvrage ce que nombre de psychiatres et philosophes ont décrit : à savoir, que le père ouvre le dipôle fusionnel mère-enfant. Cet acte, perturbateur dans un premier temps, aura pour fonction d'introduire l'enfant dans la vie sociale, lorsque la curiosité s'empare de lui. Si les parents ne sont pas conscients de ce phénomène, des difficultés et des défauts comportementaux apparaîtront.

Rousseau paraît bien sûr désuet en assignant à la femme des activités exclusivement casanières. De nos jours, il n'est plus question d'empêcher les femmes de prendre leur part de responsabilité dans les activités professionnelles, culturelles, sociales et politiques. On voit pourtant qu'elles sont plutôt attirées par des professions à vocation sociale. Tendance contraire pour les hommes. Il est à remarquer que les deux sexes valorisent bien trop souvent les activités hors du foyer. La vie familiale est également amputée des différentes générations qui la composaient d'avant la révolution industrielle. La télé, internet, les jeux électroniques, etc. réduisent à trois fois rien la fondamentale joie de vivre individuelle et collective à la maison. Similaire à celle qu'Étienne de la Boétie décrivait au XVIème dans le registre politique, nous développons une sorte de « servitude volontaire » médiatique. Nous acceptons de formater notre cerveau à la consommation de masse.

Ces grands pédagogues, ont-ils été eux-mêmes de bons parents ? Pour Rousseau, on répondra par la négative : Après avoir convaincu sa femme, il remettra ses quatre enfants à l'orphelinat. Sa situation précaire et instable lui fit déclarer qu'il aurait été un père de famille déplorable et que l'institution eût mieux pourvu que lui à l'éducation de ses enfants. Le remord l'a pourtant rongé dans ses vieux jours. Quand on lit Dolto, on comprend qu'elle s'est activement occupée de sa progéniture. Sa fille s'est beaucoup investie à faire vivre les idées de sa mère. Son fils Carlos a pourtant émis des critiques sur sa propre éducation (manque de cadre). Pour Tagore, la situation est plus simple. Il existe une véritable lignée de Tagore depuis son grand-père jusqu'à son fils. Connaissant la force d'esprit de ce poète et l'équilibre dont jouissent les enfants indiens au foyer, on sait qu'il s'est occupé de l'éducation de son fils qu'il a mêlé aux jeunes venant de diverses obédiences religieuses : hindous, musulmans, chrétiens, etc. une véritable gageure pour l'époque, qui lui valut le boycott de la société hindoue très guindée du XIXème. Mais il est fort à parier que les étudiants en ont tiré le meilleur parti.

 

Propositions

J'ai vécu le grand bonheur de m'investir dans l'éducation de ma fille, qui va sur ses onze ans. Jusqu'à récemment, je n'ai ouvert aucun livre traitant du sujet. Beaucoup d'observations et une bonne dose d'intuition m'ont permis d'éviter les plus grands écueils en matière d'éducation. Je rejoindrai Rousseau pour déclarer qu'il faut éviter un catalogue de préceptes et suivre de grands principes. Notre propre conscience doit nous guider dans la terrible tempête de la société industrielle et médiatique. J'ai identifié neuf points dignes, à mon sens, d'être débattus.

  1. Offrir de la chaleur humaine est une nécessité vitale pour les jeunes enfants, qui ont autant besoin de bisous et de tendresse que de saine nourriture. On parle souvent du rôle spécifique des mères en la matière, mais, dans certains cas, le père peut palier à la froideur maternelle.

  2. Les familles monoparentales posent de sérieux problèmes à l'éducation des enfants. Des référents masculin et féminin dans le même foyer sont stabilisateurs et édifiants pour les enfants. La mère sait ouvrir les bras mais elle doit laisser le père faire autorité. Pourtant, les sexes doivent agir par procuration en l'absence du partenaire. La famille devrait aussi accompagner les enfants dans la découverte des comportements psychosexuels et sentimentaux. Ainsi, le garçon deviendra un homme, la fille une femme et connaîtront mieux l'autre sexe. Si la famille et les amis aident les futurs adultes dans le choix matrimonial, cela ne veut pas dire choisir à leur place. Si ce sujet n'a pas été tabou pendant leur enfance, ils seront toujours demandeurs auprès des plus anciens pour se faire une opinion. Le stade de maturité est atteint lorsque l'on sait analyser les points forts et les points faibles de ses parents pour agir en adulte responsable.

  3. Il est essentiel de savoir « perdre » du temps avec les enfants, de savoir les observer et de faire vivre un dialogue constructif. Quand papa et maman travaillent à plein temps, l'enfant perd de ses potentialités : Qui l'accompagnera effectivement dans la constitution de sa conscience et l'encouragera à bien faire ? L'idéal serait que le père et la mère ne travaillent qu'à mi-temps ou que les enfants puissent accompagner les parents dans leur métier. Tant pis pour le pavillon que l'on ne pourra pas s'offrir. Il vaut mieux vivre simplement et avoir la joie de voir évoluer ses enfants.

  4. Nous devons impérativement expliquer le plus tôt possible, dès trois/quatre ans, les mécanismes pervers des médias ; dire que ce sont des machines à faire acheter des produits qui ne rendent pas les gens heureux. Le mieux est de ne pas s'équiper de télé, d'internet, de téléphones portables, de jeux vidéo, etc. Il suffit de disposer d'une radio, d'un ordinateur sans internet et d'aller à une cyberbase pour voir quelques images informatives et artistiques en ligne. Les enfants préfèrent de loin jouer entre-eux ou encore participer aux activités des adultes. Avec un peu de goût et d'idées, on peut faire de nombreuses choses ensemble agrémentant le bonheur familial. Les enfants conscientisés par les problèmes de la société médiatique se contentent de peu et n'éprouvent pas le besoin de consommer.

  5. Je connais des parents qui ont du mal à satisfaire tous les membres d'une même famille sur le plan culinaire. Untel n'aime pas cela, l'autre est dégoûté par ceci. C'est la complexité affective des parents qui inhibe le manque d'appétit des petits. Il faut se limiter à un seul menu et faire goûter de tout dès le plus jeune âge sans jamais forcer un enfant. Si on refuse de donner des sucreries entre les repas, il mange de bon appétit ce qui a été préparé avec amour.

  6. L'école est le premier lieu de socialisation. Avant tout apprentissage de savoirs, on fait rentrer les enfants dans le rang et ils y adoptent des réflexes consuméristes au contact de leurs camarades. Nous devons pratiquer une véritable prévention avant et pendant la scolarisation afin que les enfants échappent à la standardisation. Dialoguer avec eux pour décrypter les attitudes des camarades et des enseignants, sans remettre en cause leur autorité. N'intervenir qu'en cas de difficulté grave. Avec un peu de psychologie, on peut les guider à distance pour qu'ils puissent établir des attitudes  éthiques, discerner les pièges et valoriser leur différence, tout en sachant créer des liens avec des camarades honnêtes et fiables.

  7. La machine « travaillant » à notre place, nous avons eu tendance à nous laisser bercer par le confort et à surprotéger nos enfants. Ceux-ci, les garçons en particulier, ont un besoin impératif de connaître l'effort physique. Le sport est certes un exutoire aux énergies juvéniles, qui forme à l'esprit d'équipe, mais il est improductif, voire contreproductif dans sa dimension consumériste. L'effort doit être combiné au Faire pour que quelque chose résulte du muscle en mouvement. Une fois la curiosité éveillée, les enfants veulent aider les parents et atteignent avec fierté les objectifs fixés ensemble. Produire de ses mains sur une base régulière – l'épisodique est sans aucun effet – en jardinant, construisant, cousant, réparant, doit faire partie intégrante de l'éducation, pendant l'enfance et l'adolescence. Les enfants disposant de cette force pratique sont plus autonomes et réagiront mieux lorsque la société industrielle partira en débandade.

  8. Si l'on est adepte d'une religion, on peut la transmettre à ses enfants. Toutefois, il est impératif de faire usage de son sens critique par rapport à sa propre religion. Avec les adolescents, il est intéressant de replacer les religions et les courants philosophiques dans leur contexte historique et identifier leurs forces et leurs faiblesses : Quelles sont les contradictions entre les comportements et les principes énoncés ? Si on ne pratique aucune religion, on se doit de faire ce travail et on peut néanmoins faire une petite prière syncrétique (avant de dormir) qui relie l'enfant à toutes les forces insondables du cosmos. Exempts de préjugés, les enfants trouvent alors leur place dans les mondes de la Raison et de la Spiritualité.

  9. Construire sa conscience politique est une nécessité impérative. Si l'adulte explique le fonctionnement politique et agit lui-même sur ce plan, l'enfant saura, au fil des années, relier toutes les composantes d'une société : politique, économie, médias, associations, entreprises, syndicats, la nature, etc. Grâce à une éducation politique sans préjugé, le futur adulte pourra plus facilement prendre ses responsabilités dans ce domaine. Des convictions et des actes politiques sont toujours préférables à l'ignorance ou la passivité. Même en Occident, que nous soyons employé, chef de PME, artisan ou paysan, nous sommes de plus en plus relégué à la marge, dans une « sous-couche » moyenne, qui va s'appauvrissant. Être conscient de cette évolution, nous permet de décoloniser notre imaginaire et offre de nouvelles voies pour des projets personnels, économiques et sociaux. Les enfants et les adolescents ont besoin de notre clairvoyance sur le plan socioéconomique pour qu'ils résistent au chant des sirènes médiatiques. Des crises de violence ou de découragement apparaissent si les parents n'opèrent pas en amont à ce travail d'explication.

 

Voici pour les grands principes que j'essaye d'appliquer au mieux, tout en les adaptant en fonction de mes observations. La jeune génération préférera que nous reconnaissions nos erreurs de parcours : « Je me suis trompé, allons dans une autre direction qui est plus crédible ». Certains voient dans la technologie les grands défis pour l'humanité ; je prétends que les plus grandes découvertes sont à faire dans notre cœur et dans notre esprit afin de rendre la vie plus belle sur Terre.

 

Bibliographie succincte

Étienne de la Boétie, La servitude volontaire, 1576, Arléa Paris

Jean-Jacques Rousseau, l'Émile ou de l'éducation, 1760

 Narmadeshwar Jha, ancien recteur de l'université du Bihar, Rabindranath Tagore (1861-1941), UNESCO, 2000

Paulo Freire, Pédagogie des opprimés, 1970

Françoise Dolto, La cause des enfants, 1985