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2 mai 2012

Philosophie et politique économique

depuis le Moyen-Âge

Introduction

Comment peut-on dresser une synthèse pertinente en quelques pages sur un sujet aussi vaste ? Et pourquoi prendre le Moyen-Âge comme point de départ ? Même si un synopsis ne peut se prévaloir d'exhaustivité, loin s'en faut, il peut s'appuyer sur de solides références pour redonner en quelques lignes ce que des philosophes, des théologiens et des sociologues échafaudent sur tout un bouquin. Une synthèse, exposée lors d'une conférence, possède également la vertu de lancer un débat à sa suite. Ce travail est le résultat d'une longue recherche documentaire mais aussi d'une observation attentive du Monde à la suite d'activités industrielles, sociales et agricoles. Le parti pris, développé plus loin, fera grincer moult dent et finira par des propositions qui pourront choquer plus d'un. Le pari est de provoquer des réactions qui feront bouger, au moins un peu, notre société encroûtée qui se trouve sur une faille sismique en pleine activité. Venons-en au choix du point zéro historique. La chute de l'Empire romain est pour l'Europe le moment clé qui fait disparaître une civilisation. « Les cartes sont rebattues » pour faire place à une civilisation féodale unique au Monde. En découlera une réaction en chaîne de politiques économiques et de tensions révolutionnaires. Quels sont donc les tenants politiques et économiques qui vont influer sur les systèmes philosophiques et réciproquement ? Le décor est planté, place aux acteurs !

 

1 / Quand l'épée rencontre le Livre

Un événement sans précédent va se produire en Europe vers les IVème et Vème siècles de notre ère : une religion en plein essor, mais exclue du pouvoir temporel, va trouver un terrain d'entente avec des peuples barbares qui ont besoin de trouver un moyen de justifier leurs conquêtes. Afin d'obtenir la rente du sol par la paix, le mythe de Tristan et Yseult consacre un système de production féodal1 : l'allégeance compensée par des droits seigneuriaux. Sous l'influence de l'Église, la polygamie endogamique (mariage dans la tribu) et une économie basée sur l'esclavage vont se muer en une monogamie exogamique et un mode de production usant du servage. Le serf est sous la dépendance totale du noble2, dont le fief est octroyé par le suzerain. Par rapport à l'esclave (considéré comme du bétail), les seuls droits du serf consistent à ne pas être vendu, à pouvoir se marier et d'aller à l'église, lui conférant ainsi un minimum de dignité ; par contre, il ne possède aucun moyen de subsistance et il est corvéable à merci. La seconde originalité de cette féodalité est d'intégrer le clergé comme vassal d'un pouvoir royal ou impérial. Dans l'Europe du Xème siècle, des ordres monastiques possédaient des centaines de milliers d'hectares de terres arables, souvent gagnées sur les forêts3. De plus, ces institutions religieuses avaient tissé une toile de succursales, spécialisées dans différents domaines, maîtrisant une comptabilité étonnamment moderne (calcul de profits/pertes4, crédits, etc.). Cette politique économique consiste à « multiplier » les richesses offertes par Dieu... au profit de son élite terrestre ! Alors qu'en dehors du christianisme la caste sacerdotale ne possède pas de pouvoir temporel, comment cette superstructure religieuse a-t'elle pu prendre une part significative de l'infrastructure économique ? Le clergé reçut des Carolingiens de vastes domaines à défricher. Mais avant, dès le Vème siècle, Saint Augustin, fils de commerçant, se pâme devant les progrès technologiques qu'il appelle de ses vœux5 et il légitime les profits du commerce. Enfin, l'individualisation lui doit beaucoup6. Ultérieurement, d'autres théologiens médiévaux ont tergiversé au sujet du crédit sans qu'une position se soit cristallisée, laissant ainsi libre cours au système bancaire, dont le riche clergé a su profiter. L'élite occidentale, cléricale et aristocratique, se trouve ainsi au XIIème siècle en possession de tous les moyens intellectuels et économiques pour développer un pré-capitalisme capable d'aller à la conquête du Monde. Mais il manque encore un acteur clé pour dresser le tableau de ce développement sans limite apparente : la bourgeoisie. Celle-ci a pu émerger à la faveur d'une lutte de pouvoir uniquement rencontrée en Occident.

 

2 / Les pouvoirs s'affrontent

Au courant du IXème siècle, le pouvoir des empereurs carolingiens s'effrite. Le clergé et la petite noblesse profitent de deux siècles fastes, mais les choses se « gâtent » ensuite pour eux. Une spirale de concentration et de centralisation est engagée par le pouvoir royal et les grands vassaux7. Ceux-ci contrôlent mieux leur dépendance économique par l'attribution des terres. Ils récupèrent également une grande partie des terres cléricales. Le clergé évincé des domaines emmène avec lui les serfs les plus capables, qui formeront des bourgs autour des églises et des abbayes ; puis apparaissent les communes, d'abord reliées par pure forme aux feudataires. Dans cette lutte économique, le clergé gardera la « matière grise », qui formera les premières corporations citadines tout en concédant la production agricole. Cette étape importante, pourtant méconnue, fera passer la bourgeoisie sous la coupe intellectuelle de la religion. La tartufferie est en gestation ! Ce lien est beaucoup plus étroit que celui qu'entretient le clergé avec la noblesse, car la bourgeoisie montante est alliée à la superstructure religieuse dans sa lutte contre l'aristocratie pour les profits économiques, moyens nécessaires à la construction des cathédrales, symboles de puissance spirituelle et temporelle. La bourgeoisie est donc une production du clergé, mais elle trouvera le moyen de s'affranchir de son géniteur par l'octroi des chartes communales d'obédience royale.

 

3 / L'ascension d'une nouvelle classe

Les XIIème et XIIIème siècles sont caractérisés par une démographie « galopante ». Une part importante des serfs est affranchie. Exclue de la terre, elle migre en ville pour former une plèbe faisant grossir les faubourgs. Mais les corporations bourgeoises ont pris soin de l'exclure des Métiers. Cette masse sans droits accepte n'importe quel travail journalier pour survivre8. A l'intérieur du corporatisme, une élite se dégage en la personne du commerçant. Sa fonction première est de trouver le nécessaire pour nourrir, habiller et construire la ville. Il est le principal vecteur d'échange des produits par la monnaie, remplaçant ainsi la valeur d'usage. Sur les routes peu sûres, cette activité pouvait mener à la ruine. Au début, il fallait savoir calculer tous les frais de protection et de transport de la marchandise (péages) pour avoir une chance de la faire venir à bon port. Le problème se compliquait lorsque les rois dévaluaient la monnaie (sous Philippe le Bel, notamment). Pour contourner cet obstacle les guildes de marchands introduisirent les lettres de change vers le XIIIème siècle. L'ensemble de ce système commercial et financier était très rentable puisque les banques européennes du haut Moyen Âge dégagèrent de gros bénéfices au point de pouvoir refinancer les rois (Fugger en Allemagne, Jacques Cœur en France). Le lien de la bourgeoisie avec le pouvoir royal ou impérial s'est ainsi créé. Mais le pouvoir de la bourgeoisie est encore faible face à l'aristocratie qui joue un rôle politique de premier plan. Pour l'heure, sans mener de politique ouverte, la bourgeoisie s'applique à développer les moyens de transports (bateaux), les manufactures (fonderies, draps, horloges, lunettes, etc.) et le commerce international pour accroître son capital. Elle souhaite seulement se rendre indispensable aux différents royaumes en lutte les uns contre les autres : l'argent comme nerf de la guerre. Dans les autres régions du globe, il n'y a pas eu cette compétition sur un petit espace. De plus, dans l'empire ottoman, en Chine, les confiscations des biens des roturiers et même des seigneurs disgraciés étaient monnaie courante. Au XIème siècle, par exemple, les mandarins ont vu une menace pour la hiérarchie sociale dans l'enrichissement rapide des fondeurs de minerai. Ils firent confisquer et nationaliser cette production9, empêchant ainsi la bourgeoisie de se former.

 

4 / Cette classe prend le pouvoir

En France, après une ascension informelle, l'élite bourgeoise accède au contrôle des rouages de l'État avec l'Édit de la Paulette entrant en vigueur en 1604. Achetées, les charges administratives (collecte d'impôts, juridiques, etc.) deviennent systématiquement héréditaires. La bourgeoisie de robe est anoblie, lui permettant ainsi de commencer à jouer un rôle politique. Dans un autre domaine, la science et la philosophie cartésienne seront les moyens détournés de la bourgeoisie pour gagner en influence politique sans heurter de front l'aristocratie10. En Angleterre, après une longue période de guerre civile entre différents prétendants au trône et l'épisode de la république de Cromwell, la bourgeoisie et la petite noblesse oblige le roi à accepter la monarchie constitutionnelle et parlementaire en 1689. A la fin du XVIIème siècle, les nouvelles institutions politiques laisseront le libéralisme économique se développer, qui sera théorisé plus tard par Adam Smith11. L'Espagne reste figée par l'or d'Amérique, profitant à la noblesse qui n'a pas besoin de bourgeoisie pour obtenir des moyens financiers. Quant à l'Allemagne des multiples petits états, elle ne dépassera jamais le corporatisme des métiers et des activités commerciales et financières. Ni les guerres paysannes du XVIème siècle, ni la guerre de trente ans du siècle suivant ne feront évoluer le statut politique de ses habitants. Hormis dans les villes franches, le servage perdurera jusqu'au XIXème siècle, faisant stagner gravement les institutions

 

12. Cette situation aura des répercussions jusqu'au XXème siècle.

 

Mais revenons en France. La bourgeoisie trouve dans la science le moyen d'asseoir son pouvoir informel. Elle se contentera du catalogue technologique de « L'Encyclopédie » pour faire pression sur l'Ancien régime13. Seul Rousseau cherchera à systématiser le rationnel des sentiments (la psyché)14. En articulant l'existentiel politique (la démocratie) autour de la psyché de l'individu, Rousseau est à l'origine de la philosophie de la conscience, que Kant va récupérer pour développer une philosophie de la connaissance, mais séparée du concret rousseauiste. Kant dissocie la sensation, moyen d'observer les phénomènes, de l'entendement capable de créer des concepts comme le noumène de la chose-en-soi. La pensée est l'opération qui peut transcender l'objet observé pour atteindre la connaissance. Kant introduit l'impératif catégorique de la morale, guidé par la raison, qui est le seul moyen pour accéder au progrès humain. Mais il y a dualité au sein de la bourgeoisie, entre la grande bourgeoisie de robe qui use du scientisme, afin d'obtenir une monarchie parlementaire sur le modèle anglais, et la petite bourgeoisie affectée aux emplois subalternes (artisans, clercs de notaire, etc.). Étant exclue du bienêtre matériel tout en fournissant l'essentiel du travail, cette petite bourgeoisie se lance dans une critique radicale du système politique15. Finalement, c'est une crise financière et alimentaire qui fit tomber brutalement la monarchie avec son concours, dont l'avocat Robespierre fut la figure de proue. Sa propre chute marque la reprise en main des « affaires » par la grande bourgeoisie. Cette dernière mettra tout en œuvre pour monopoliser les pouvoirs politique et idéologique. Les « affaires » reprennent ! Et ce n'est pas par hasard que le centre de gravité idéologique se déplace ensuite vers l'Allemagne très conservatrice sur le plan politique.

 

5 / La longue descente aux enfers

L'idéalisme objectif de la Révolution française souhaitant bouleverser la société par la pureté des idéaux a donc échoué. La bourgeoisie affairiste a réussi à récupérer le pouvoir et elle cherche les idéologies justifiant sa prééminence face à un prolétariat issu du tiers-état comme elle. Elle met donc à la mode des philosophes qui attaquent la rationalité cartésienne pour soi-disant « dépasser » le principe de réalité objective. Afin de se différencier de la plèbe, Schelling milite pour un aristocratisme intellectuel plaçant l'intuition au cœur de sa thèse16. Pour Schopenhauer, la médiocrité de l'homme rend vain tout effort pour le progrès humain et tout sens des responsabilités : «  Chaque jour, je remercie Dieu de ne pas avoir à me préoccuper de l'Empire romain »17. Chez lui, il n'y a plus de réalité objective indépendante du sujet : les problèmes éthiques ne se déroulent que dans le jeu intérieur de l'individu. Il ne reste que la volonté pouvant culminer dans le génie esthétique de l'artiste monstrueux. Avec Kierkegaard, l'histoire ne peut plus être reconnue, car seule la subjectivité est la vérité. Il n'est pas étonnant que Heidegger et Sartre reprendront au siècle suivant cette philosophie du désespoir. Mais pour l'heure, en réaction au classicisme d'influence cartésienne, les romantiques mèneront un mode de vie suicidaire : la pure subjectivité donne libre cours au lyrisme. Ceux-ci sont recrutés parmi les cadets des familles bourgeoises, éconduits de l'héritage au profit de l'ainé : La concentration du capital familial donnant droit à des rentes financières pour les petits bourgeois, augmentés de profits issus des activités industrielles pour les plus fortunés. L'irrationnel égocentré des philosophies bourgeoises, décrites précédemment, trouve son application pratique dans cette jungle économique, où la spéculation explose. On nous fait encore croire aujourd'hui que cette anarchie économique est dans la « nature » des choses. Seul Hegel contredit ce conservatisme en montrant que la liberté découle de la dialectique. C'est la contradiction entre les idéaux politiques, qui permet leur dépassement après une situation de tension. La vague des révolutions nationales de 1848 donne naissance au mouvement communiste : A la suite de Saint Simon et de Fourier, le prolétariat trouve en Marx et Engels leurs théoriciens de la lutte des classes. La dialectique hégélienne est perçue par eux comme un idéalisme et ils appliquèrent la dialectique à l'histoire des rapports de force sociaux-économiques. Ce matérialisme dialectique et historique décrit les mécanismes économiques, qui profitent aux capitalistes exploitant le prolétariat (rapports de production, division du travail, plus-de-valeur, etc.). Mais les universitaires de l'époque occulteront la thèse marxiste par la création de nouvelles sciences pour soutenir leurs idéologies. Apparaît ainsi la sociologie, qui a été introduite pour découpler l'économie de la vie sociale. D'Auguste Comte à Max Weber, la condition de l'homme serait le fruit de son idéologie (politique, religieuse) et non pas celui de sa condition économique et sociale, comme le pensait Marx18. Les travaux des sociologues auront pour conséquence la promulgation des premières lois sociales par Bismark et de faire entrer au gouvernement français des ministres socialistes ; mesures prises pour scinder le mouvement socialiste en cogestionnaires et révolutionnaires. Attardons-nous maintenant sur la dimension prophétique de Nietzsche et de son athéisme religieux. Il est l'exemple le plus fascinant d'envolée littéraire frisant le génie, qui pourtant, est d'un niveau philosophique médiocre en n'établissant aucun principe d'acquisition de la connaissance. Par contre, il possède un sens intuitif développé pour pressentir les attentes des intellectuels parasites, qui veulent se donner un air rebelle sans avoir à se révolter concrètement contre le système capitaliste19, tels plus récemment Foucault, Deleuze, Onfray, etc. Selon ce dernier20, Nietzsche ne serait pas antisémite, ni apologue de l'égoïsme et du capitalisme, ni misogyne, ni même un adulateur de la destruction guerrière. Le problème avec Nietzsche, c'est sa propension à laisser libre cours à ses instincts et à une avalanche foudroyante de mots, les uns plus forts que les autres, qui souvent se contredisent d'un ouvrage à l'autre. Il ne fait pas dans la dentelle lorsque Zarathoustra promet l'anéantissement d'innombrables, jusqu'à la possible destruction du genre humain21. Nous devrions même oser être immoral comme la nature : tout est permis. Pour régler le compte au judaïsme et au christianisme, coupables de propager la « morale d'esclave », il valorise la figure de Ponce Pilate. Car, « Nous, les esprits libres », n'avons que du mépris pour le troupeau. Aucune compassion n'est permise22. Il haït les juifs pour avoir inventé l'amour du prochain. La seule qualité qu'il leur reconnaît est celle d'être de bons capitalistes dont il faudrait « croiser » les meilleurs éléments avec l'élite prussienne afin de fabriquer la « race des seigneurs ». Il n'est pas question de donner des droits aux travailleurs : « Si l'on veut des esclaves, on serait un idiot d'en faire des seigneurs ». Le mieux est de faire venir des Chinois pour remplacer nos travailleurs récalcitrants23. Et dans le registre de la tendresse : « Tu vas à la femme ? N'oublie pas le fouet ». Arrêtons ce flot verbal ! Pour ceux qui s'intéressent plus en détail au cas Nietzsche, Lukacs a su commenter plus d'une centaine de citations24. Pour Harich25, Nietzsche c'est déjà Hitler en prenant comme référence Sandvoss qui a recensé 92 occurrences quasi identiques entre « Mein Kampf – Mon combat » de Hitler et les œuvres de Nietzsche26. A ce niveau, c'est la signature d'une filiation directe. Il faut donc attribuer à Nietzsche la paternité intellectuelle du nazisme. Se développe à la charnière des XIXème et XXème siècles la philosophie vitaliste. En proposant des notions de temps différents entre les modèles biologique, physique, etc., Bergson participe à la déstructuration de l'histoire et de l'unicité objective du Monde. Proust peut ainsi vaquer à la recherche du temps perdu. Pour aller plus loin dans la virtualité du Monde, le phénoménologue Husserl le met entre parenthèse pour faciliter sa description. La connaissance objective et rationnelle de Kant est évacuée au profit des phénomènes psychiques. Pendant qu'il crée un monde d'abstractions sans rapport avec la réalité, trop naïve pour être vraie, le business et la boucherie de la 1ère guerre mondiale battent leur plein. Nous progressons encore dans l'irrationnel avec Heidegger, qui déchire l'unité du sujet entre l'Être et son expérience. Il remet en question l'existence de l'homme au point de terminer par sa néantisation : le nihilisme intellectuel arrive ainsi à son point culminant. Hitler faisait également appel à l'énergie du désespoir qui a fait plonger les Allemands dans le néant. Mais nous n'avons pas encore atteint le fond du gouffre idéologique, car le racisme en est une de ses composantes essentielles. Tout commence par le darwinisme social qui développe une théorie pseudo-scientifique basée sur le combat des races entre-elles. Tous les problèmes de l'économie et de la hiérarchie sociale sont remplacés par une identité absolue entre nature et société27. Ceci est une ineptie totale, car les races du monde animal se fécondent mutuellement lorsqu'elles se rencontrent jusqu'à stabilisation d'une nouvelle race dans un biotope particulier (région+climat). Il n'y a que des espèces différentes qui ne peuvent pas se croiser. Les résultats de Darwin sont donc allègrement pervertis selon une méthode démagogique éprouvée. Ainsi, les successeurs de Gobineau développent une fantasmagorie de concepts plus racistes les uns que les autres. Woltmann : considérant que toutes les races sont métissées, il faut sélectionner les hommes pour retrouver les races « pures », surtout la germanique qui est celle des seigneurs. H. St. Chamberlain, grand ami de l'empereur Wilhelm II d'Allemagne, sera le « fournisseur officiel » des théories racistes du 3ème Reich. En s'appuyant sur des références mythologiques, il oppose l'aristocrate, d'essence germanique, à l'occident enjuivé et démocratique. Seuls les germains auraient apporté la culture. Il reprend le concept nietzschéen de « bête blonde » qui doit régner sur le Monde. Une nouvelle religion célébrant cette race germanique doit remplacer le matérialisme abstrait judéochrétien. Nous arrêterons ici ces délires raciaux pour ne mentionner que la glorification du « Führer » (Hitler) par Rosenberg. Mais la « biologie » des nazis est à géométrie variable : tous ceux qui s'opposent à Hitler sont considérés comme dénaturés et doivent être éliminés, fussent-ils génétiquement de souche germanique « pure ». L'économie politique, décidée par le dictateur, a donc pour vocation d'envahir toute l'Europe afin de la mettre au service d'une caste germanique patentée. Toutes les grandes entreprises étaient ainsi contrôlées par l'État (pour l'effort de guerre) et il n'est pas étonnant que la SS fut le plus grand conglomérat industriel avant la chute de 1945. Pour conclure sur ce chapitre, il n'est pas question d'accuser la plus part des intellectuels du XIXème et du XXème siècle d'avoir collaboré au projet nazi. Pourtant, il faut constater que, de Schelling à Kierkegaard, la notion de progrès dans les sociétés a été remise en cause28 et que l'irrationnel est allé crescendo pour faire un saut qualitatif de violence intellectuelle avec Nietzsche. La voie est ensuite libre pour le passage à l'acte... et tomber dans l'horreur de l'assassinat industrialisé.

 

6 / L'expérience soviétique

Marx et Engels avaient posé les jalons dialectiques de la lutte des classes. Pour le marxisme, la politique économique tient lieu de philosophie et réciproquement. L'intériorité du sujet est absente des préoccupations soviétiques. Face à une bourgeoisie, tenante du capitalisme « naturel », voici un mouvement qui prône la dictature du prolétariat contre celle-ci pour faire disparaître le capitalisme. Notons également que la classe ouvrière est encore peu touchée par un christianisme hypertrophiant l'intériorité. L'égoïsme, moteur du capitalisme bourgeois, avait peu de prise sur des ouvriers qui savent devoir penser et agir collectivement pour survivre. La Commune de Paris fut néanmoins un échec car les rapports de force étaient en sa défaveur. Après une première révolution de centre gauche en mars 1917, les bolcheviks s'emparèrent du pouvoir par la force en octobre suivant. Lénine voulut d'abord faire sortir son pays arriéré en commençant par le capitalisme d'État29 avant de passer à l'idéal égalitaire, où chacun s'occupe (travail et loisirs) selon ses désirs30. Il veut organiser l'économie par un contrôle centralisé pour contrer la spéculation effrénée sur les produits agricoles, principale ressource du pays touché par la famine. Selon lui, le socialisme est impensable sans technologies grand-capitalistiques31. Il faut remettre cette politique dans le contexte de la guerre civile (soutenue par les nations capitalistes) qui nécessitait un outil industriel opérationnel, produisant des équipements et des armes. Après avoir vaincu les armées « blanches » et affirmé son pouvoir, le parti communiste libéralise les petites productions paysannes et industrielles qui peuvent être commercialisées librement, mais le contrôle sur la grande industrie est maintenu. Cette nouvelle politique économique (NEP) a augmenté la rentabilité des unités de productions, qui avaient été précédemment assommées par la bureaucratie du parti32. Grâce à la NEP, la production agricole et industrielle en 1928 retrouva les niveaux de 1913. Comme les principaux bénéficiaires de cette politique furent les commerçants, le successeur de Lénine, Staline, abandonna la NEP en 1930 pour se lancer dans une planification centrale et totale de toutes les activités économiques, allant jusqu'à collectiviser l'agriculture. Dans ses grandes lignes, cette politique perdurera jusqu'à 1989 et eut pour effet de concentrer tous les capitaux sur de grands projets industriels (électrification, nucléaire, armement, machinisme agricole, etc.), laissant aux biens de consommation courants la part congrue. Seule la « Nomenclatura », l'élite soviétique, avait accès à ces biens. Les raisons les plus couramment évoquées pour expliquer la chute du projet socialiste est la bureaucratisation et la propagande médiatique de l'Ouest montrant une grande diversité de biens de consommation, introuvables à l'Est. Le nazisme et le communisme furent des échecs coûteux en vies humaines, mais ils sont différents dans leur nature. Hitler aurait détruit la planète, s'il avait disposé de l'arme nucléaire.

7 / Le capitalisme triomphant et ses rechutes

On connaît mieux l'histoire du capitalisme occidental, économie dominante des XIXème et XXème siècles. Les économistes de diverses tendances ont voulu faire de leur domaine une science quasiment mathématique ! Le capitalisme est pris comme un système abstrait, où les variables financières, budgétaires, industrielles, emploi, etc. sont mises en équation pour donner une valeur prédictive aux flux économiques. Le calcul des savants veut montrer comment se produit « l'éternel cycle » du couple croissance-crise, faisant croire que la misère induite par le chômage et la destruction de la nature sont des phénomènes immuables et... naturels ! Se donnant la Science pour façade, ces savants possèdent l'imaginaire de l'Ancien testament : Un temps pour les vaches grasses, un autre pour la famine, puis pour la guerre, etc. ; il n'y a aucun progrès humain dans leur imaginaire et le progrès ne peut être que technique suivant la même logique que la philosophie bourgeoise du XIXème siècle. Seuls une minorité ignorées d'économistes alternatifs s'est opposée à cette vision33. Après la dépression de 1929, le libéralisme effréné a dû fait place à une politique économique keynésienne pilotée par l'État dans les pays industrialisés, les pays du Sud restant exploités d'une manière sauvage. On demande aux capitalistes d'êtres un peu moins « gourmands » au Nord tout en leur laissant les mains libres au Sud. l'État régulateur cherche à obtenir à travers les outils monétaires et budgétaires le plein emploi correctement rémunéré pour faire « tourner » la machine économique par la consommation. Ce modèle a eu la faveur des gouvernements jusque dans les années 70 du siècle dernier. On passe ainsi d'une économie dirigée par l'offre à une économie dirigée par la demande : « Consommez pour créer de l'Emploi ! ». Le capitalisme conquérant dispose de deux outils majeurs : les médias audiovisuels et les philosophes de la « révolution du désir ». L'image remplace la réalité par un monde fantomatique34. Elle n'est qu'un modèle d'impression qui ne peut prétendre au statut de réflexion. C'est le piège des manipulations visuelles. Face au fabuleux de la Technologie, Günther Anders nomma la « honte prométhéenne » le complexe d'infériorité de l'homme par rapport à la Machine35. Asservissant l'homme, la Technologie est une conséquence du capitalisme, qui permet de mieux dominer le Monde36. Mais comme il n'est pas que virtualité, ses désirs (inconscients) ont été étudiés par les psychanalystes pour qu'il prenne conscience de son histoire personnelle. Freud & Co ont pourtant surestimé la sexualité au détriment de la classe sociale, de la psyché et des processus intellectuels raisonnables. On stagne ainsi dans une vision œdipienne alors que Clouscard montre que celle-ci est passée au second plan depuis... la féodalité37 ! En se vautrant dans l'émotionnel, certains psychanalystes ont été jusqu'à déclarer que les masses populaires avaient des « désirs producteurs »38. Ils ont ainsi servi les intérêts des publicitaires et fait indirectement le lit du néo-fascisme39. Selon eux, la consommation (libidinale) est prioritaire sur la production primaire et secondaire. Avec la crise, le peuple est éconduit de la jouissance ; déçu, il se tourne vers l'extrême droite qui lui promet de réaliser tous ses souhaits (travail, élimination des immigrés, ordre moral, etc.). En se révoltant contre toutes les institutions, le néo-kantien Sartre liquide l'universalité de la raison de Kant pour introduire une conscience seulement consciente d'elle-même40. L'existentialisme de Sartre est le symbole de cette bourgeoisie niant ses déterminismes et vidée de son sens historique – anciennement détentrice de capitaux – qui se cherche une liberté (absolue) au sein d'une couche moyenne employée dans les services. En fin de parcours, ses thèses se rapprocheront de celles de l'intellectuel de Droite, R. Aron41. Les autres « têtes d'affiches » suivront, chacune dans sa spécialité. L'ethnologue structuraliste Lévy-Strauss a fracturé et figé le Monde en cultures sans universalité possible. Foucault s'est fait la spécialité de découper l'histoire en tranches spécifiques, isolées de leur contexte économique42. A partir des années 80 du siècle dernier (ère Reagan et Thatcher), le néolibéralisme économique de Friedman et Hayek, a fait ses choux gras de ce libéralisme libertaire. Grâce aux accords au sein de l'Organisation Mondiale du Commerce (OMC), les capitalistes ont pu délocaliser la plus grande partie des activités industrielles pour profiter des coûts très faibles de la main-d'œuvre au Sud. Le rêve de Nietzsche s'est accompli ! Pour « sauver » le capitalisme en 2008, les États se sont endettés massivement au point de ne plus pouvoir rembourser leurs créanciers43. Depuis la désindexation du Dollar sur l'or en 1973, les États peuvent ainsi créer une richesse fictive sans rapport avec la production matérielle en survalorisant les services. Une très grande dépression nous attend.

 

8 / Discussion

Nous nous attarderons ici que sur les quelques éléments clés faisant débat. Ma thèse est de considérer le féodalisme chrétien comme étant à l'origine du capitalisme dans un jeu de lutte de pouvoir entre le clergé et l'aristocratie. Tout en partant d'une alliance originelle clergé/aristocratie, la rivalité a été nourrie par le conflit de loyauté entre le Vatican et la royauté. Les marxistes ont réduit le christianisme à un idéalisme éthéré, coupé des réalités temporelles44. Les théologiens chrétiens, contrairement à leurs confrères orientaux, ont pourtant compris qu'il fallait contrôler les moyens de productions. Le clergé a même été plus loin en engendrant la sous-caste qui développerait le capitalisme : la bourgeoisie. Cette dernière s'est peu à peu libérée du clergé tout en reproduisant de manière inconsciente les schémas de pensée chrétiens45. La bourgeoisie a usé de l'intériorité de la foi chrétienne, initiée par l'apôtre Paul, pour l'hypertrophier dans un égoïsme, moteur du capitalisme. Malgré la déchristianisation de façade, même les générations issues des classes populaires, les babyboomers, ont très vite intégré l'individualisme au détriment des devoirs collectifs. Ce complexe chrétienbourgeois a continué l'hypocrisie, le sectarisme et la dissimulation46. Elles sont reconnues par les théologiens eux-mêmes47 sans qu'ils en décrivent la généalogie. Même la Gauche athée suit ce système comportemental au point de faire échouer son projet initial. Elle n'a pas compris la nécessité d'une philosophie intégrant l'intériorité du sujet, comme celle proposée par Rousseau. Bien que faisant appel à la rationalité scientifique d'une dialectique historique, les marxistes et leurs avatars n'ont pas suffisamment analysé leurs propres racines et sont tombés dans une certaine forme d'idéalisme. L'épisode staliniste du culte de la personnalité en témoigne. A l'autre bout de l'échiquier politique, on trouve le libéralisme de droite glorifiant la rationalité (chrétienne) du capitalisme48, alors que Jésus était fondamentalement contre le pouvoir de l'argent. Ces auteurs et acteurs font tout simplement l'impasse sur l'irrationalité des marchés boursiers, sur les atteintes massives à la dignité humaine et sur la destruction de la planète dont ils se rendent coupables. Le capitalisme n'est pas réformable et correspond à l'ultime aboutissement de concentration matérialiste que nous avons connu depuis l'Égypte ancienne. Quelque soit la forme de concentration du capital, qu'elle soit privée ou qu'elle soit d'État, elle aboutit à la destruction des humains et de la nature. Cette ère « pyramidale » va s'achever dans une implosion politique et économique du Monde. Cette déclaration n'est pas issue d'une idéologie ou d'une surinterprétation de quelques données déformées, mais elle s'appuie sur des constatations fortement étayées par des auteurs ignorés parce que le boom économique était plus attrayant que la réalité49. Sur le plan géopolitique, comme l'Occident s'est désindustrialisé et devenu importateur en produits alimentaires, il est évidents que les pays émergents (BRICS) ne vont pas continuer à nous fournir en produits manufacturés ou agricoles bons marchés. Ils vont augmenter leur valeur ajouté et rendre la vie plus cher à la majorité de la population. Ces mutations subies seront accompagnées de violences plus ou moins fortes selon les configurations locales. Les violences politiques du passé n'ont jamais été organisée de manière délibérée, hormis en phase finale. C'est toujours l'oppression intolérable de la majorité de la population qui a laissé se développer un espace de violence latente n'attendant qu'une étincelle. La libération de l'Inde par le mouvement gandhien est à ce jour la seule exception, même si la violence, attisée par des leaders assoiffés de pouvoir, a fait rage après l'indépendance. Les révolutions de Tunisie et d'Égypte sont encore trop récentes pour les qualifier de non-violentes. Enfin, la question des besoins humains doit être abordée en fonction des désirs et des possibles. Nous savons tous, que dans les pays riches, nous consommons au delà de ce que la planète peut supporter (2,6 fois plus en France). Alors qu'il était encore hypothétique 40 ans en arrière, ce problème est donc maintenant incontournable. Plus nous tergiversons, plus dure sera la violence. Pourtant, la plus part des citoyens continuent a « courir » pour leurs revenus et déclarent ne pas avoir le temps de penser et d'agir en vue d'une autre société. Ils ne comprennent pas (encore) que ce « temps citoyen » est fondamental pour leur propre vie et l'avenir de leurs enfants. Ils sont abrutis par les médias et ne savent pas par quel bout prendre le champ politique qu'ils ont abandonné à des « professionnels ». Certains proposent une sorte de « cyberdémocratie » qui par le biais d'une conscience collective, quasi planétaire, réaliserait « en ligne » la volonté du peuple mondial. A y regarder de plus près, ceux-ci prennent les moyens (informatiques) pour une fin. Ils font la grande erreur de croire possible une intersubjectivité décharnée et ils nient l'interaction indissoluble entre le corps et l'intellect. C'est une sorte de fuite et, finalement, un constat d'échec des rapports à l'autre, à celui qui habite près de chez soi. La politique, telle que pratiquée aujourd'hui, est déjà une foire d'empoigne virtuelle qui fait croire de manière péremptoire à la complexité des décisions politiques en nous assommant avec une masse de pseudo-informations. Submergé, le citoyen ne peut concevoir un nouveau projet pour changer le Monde. Les forums sociaux, la défense des intérêts catégoriels (salaires, femmes, écologie, etc.) et autres appels à la charité canalisent l'énergie citoyenne vers un désert politique. Enfin, ils ne veulent pas s'organiser, car le temps consacré aux loisirs ne leur semble jamais suffisant. Nous vivons dans une société hédoniste vidée de sa substance politique, faisant la part belle aux fins jouisseurs de type Onfray. Nous nous trouvons dans le cas du syndrome du Titanic, où les passagers de 1ère classe continuaient à faire la fête pendant que le navire sombrait.

 

9 / Que faire ?

Il n'est pas question ici de broyer du noir en attendant la « fin du Monde » ou de faire l'éloge de la « pédagogie des catastrophes50 », mais de proposer une voie crédible vers un avenir meilleur. Je propose ci-dessous des pistes pour esquisser les grandes lignes d'un nouveau contrat social intégrant les systèmes politique, économique et écologique ainsi que la forme que devra prendre le mouvement convivial défendant ce projet. Pour le résumer en un mot : Il nous faut quitter notre société « pyramidale » pour construire une société en réseau citoyen et rechercher la simplicité conviviale qui refuse le consumérisme.

Sur le plan politique, seule la démocratie participative et directe au niveau local permet d'assurer la transparence et une meilleure efficacité, comme le prouve les quelques communes fonctionnant selon ce système (depuis 40 ans à Vandoncourt dans le Doubs). Pour les échelons supérieurs, les conseils locaux élisent des délégués révocables selon des conditions à définir.

Sachant que le système capitaliste a coûté en terme sociaux et écologiques plus qu'il n'a apporté, il faut confisquer sans contrepartie toutes les entreprises cotées en bourse ainsi que celles de dimension nationale et internationale. Les PME/PMI restent privées et les collectivités locales doivent assurer la diversité des acteurs économiques et garantir une honnête concurrence entre eux ; la démocratie participative est un bon moyen pour contrôler l'attribution des marchés publics. Comme il faut sortir de l'OMC et sachant qu'une grande partie de notre outil industriel a été délocalisé dans les pays du Sud, les pouvoirs publics doivent étudier une réimplantation des secteurs primaire et secondaire de manière à augmenter l'autonomie de notre économie. Sauf dans certains domaines clés (industrie lourde, transports ferroviaires, etc.) l'État doit casser les oligopoles industriels et de services (médias, assainissement, etc.) et transmettre les activités au niveau local à des collectivités ou – par des concessions – à des acteurs privés de taille locale. Les médias, libres de toute pression (État, grands annonceurs, etc.), pourront enfin diffuser des informations sur le projet d'une société sobre et cohérente ayant pour objet la pérennité des activités humaines sur la planète. Les débats doivent être ouverts afin d'éviter des excès (écologisme forcené). La déontologie journalistique doit suivre les principes de la rationalité et de l'honnêteté. Seuls des produits presque totalement recyclables et conçus pour durer le plus longtemps possible peuvent être fabriqués et doivent être réparables et modifiables par les PME/PMI (limitation de la protection des brevets). Dans le cas de produits difficilement recyclables (électroniques), les pouvoirs publics doivent les taxer de telle manière à ce que les particuliers préfèrent les utiliser collectivement. Une politique d'économie d'énergie doit être entreprise et favoriser les transports en communs. La sortie du nucléaire va de soi et l'énergie de remplacement doit être renouvelable. Les revenus doivent suffire pour se nourrir sainement, s'habiller et se loger correctement. Bien que Voltaire nous ait fait prendre le superflu pour le nécessaire, il faut faire comprendre que notre confort hypothèque l'avenir de nos enfants. Il est illusoire de « s'indigner » pour réclamer plus de revenus en pointant du doigt les milliardaires. Ces richesses, même celles de la couche moyenne du Nord, sont une spoliation tant des pauvres du Sud que des ressources naturelles. Toutes ces dizaines de milliers de milliards de dollars sont en fait virtuels et n'existent donc pas. Il est inutile de se battre pour eux. Il n'est pas question de nous rationner et il doit être possible de permettre une diversité des revenus en fonction des motivations de chacun, dans la limite du raisonnable. Une fois que les besoins vitaux sont satisfaits, il est bien connu que le bonheur n'est pas proportionnel aux revenus, mais plutôt proportionnel à sa place dans la famille et dans le tissu social. La fiscalité doit être définie de manière à favoriser les productions et services locaux. Ceux-ci doivent à terme redevenir majoritaires. Les conditions de travail doivent être définies par les partenaires sociaux sous l'hospice du législateur. Toute innovation technologique majeure – nécessitant une industrie lourde pour sa production – doit passer par une commission composée de politiques, d'industriels, de travailleurs, de consommateurs, de scientifiques, d'associations pour être validée. Dans le domaine de la santé, les industries pharmaceutiques seront dissoutes pour favoriser les médecines alternatives (encadrées par l'État), sauf pour les maladies graves (cancer, chirurgie) qui pourront utiliser des technologies de pointe, néanmoins contrôlées par une commission d'éthique. La santé préventive réduira la médicalisation. Pour rééquilibrer le déficit en forces productives, les institutions d'éducation doivent valoriser et orienter plus d'élèves vers des formations courtes et moyennes, tout en permettant d'accéder à des cycles plus longs pour les meilleurs éléments et ceux qui disposent d'une expérience professionnelle. Ces institutions doivent rendre des comptes aux collectivités locales qui déterminent les axes de développement économique, scientifique et culturel. S'inspirer des pays pratiquant avec succès cette politique.

Voici en quelques lignes un projet qui mérite d'être débattu et amélioré. Pour sa réalisation, il faut trouver une équipe conscientisée qui veuille sortir notre société occidentale de l'apathie politique. Il existe de nombreux militants associatifs défendant « la veuve et l'orphelin », mais trop peu ont une conscience politique opérationnelle et crédible. Même ceux, qui adhèrent à un parti, se perdent à pinailler sur des points de détail. Les militants du nouveau mouvement convivial doivent prendre conscience de l'origine des comportements délétères ayant cours dans de nombreuses organisations51 : « égologie », dissimulation, sectarisme, tromperie, soif de pouvoir, etc. Un mouvement composé de femmes et d'hommes qui ne cherchent pas à améliorer leur propre humanité tout en promettant le paradis terrestre, ce mouvement est voué à l'échec. Ils doivent corriger par eux-même leur complexe d'égoïsme chrétienbourgeois sans pour autant perdre la richesse de leur individualité. Il ne s'agit pas de se présenter comme « incorruptible », mais de progresser soi-même, seul moyen pour initier une lutte politique progressiste. En donnant un cadre rationnel aux relations humaines, la philosophie de la conscience de Rousseau est une bonne base (à développer). Ce qui est proposé, avant toute considération politique, économique et sociale, est un saut qualitatif humain – pour soi-même et les autres – afin d'aller vers plus de fraternité. C'est en fait la véritable révolution : se secouer et briser sa paresse égocentrée au lieu de commencer par faire violence aux autres. Pourquoi ce mouvement doit-il se focaliser au début sur des actions d'envergure locale ? Un progrès, qu'il soit politique ou non, ne peut être que le fruit d'une expérience immédiate qui nie l'existant pour le dépasser. Contrairement aux groupes d'extrême gauche/droite qui attendent le « Grand Soir » de la prise de pouvoir afin d'exercer en pratique une dictature « pour le bien du peuple », le mouvement convivial recherche un partenariat avec des citoyens de toute sensibilité politique, sauf racistes et fascistes, intègres et libres de tout clientélisme. Il tente de prendre le pouvoir municipal par les urnes pour construire une démocratie participative allant jusqu'à la cogestion élus/citoyens, telle que pratiquée à Vandoncourt depuis 1971. Le niveau communal est potentiellement la structure la plus démocratique possible. Correctement animé, ce système a pour vertu pédagogique de limiter le complexe de « grosse tête » de certains élus et de donner le sens des responsabilités politiques aux non élus. La seconde étape consiste à créer un réseau de communes cogérées. Après avoir obtenu ce résultat, la question de la prise du pouvoir au niveau national et européen peut être posé. Par rapport aux expériences passées, on inverse ainsi totalement le sens de la prise de décision politique. Ce processus paraît à première vue plus difficile et plus long à réaliser, mais cette conscientisation démocratique aboutira à terme au résultat escompté. La minorité agissante qui se bat pour un projet – quelques % de la population suffisent – peut recueillir l'assentiment de la majorité et lancer des actions locales et nationales. Quelle attitude adopter par rapport aux autres mouvements politiques ? Il n'existe qu'un seul ennemi auquel il faut faire échec à tout prix : l'extrême droite (l'autre extrême n'ayant aucune capacité de prendre le pouvoir par les urnes), qui comme Hitler se donne un vernis social et fulmine contre les capitalistes tout en se faisant financer discrètement par eux. A chaque fois que celle-ci tente de prendre le pouvoir, il faut lui faire barrage par tous les moyens non-violents, y compris en votant pour une liste ou un candidat d'un autre parti. Mais cela ne veut pas dire qu'il faut faire alliance avec un parti de l'échiquier politique actuel. Au contraire, il faut se démarquer clairement de tous. A droite, ils sont à la solde du grand capital et à gauche ce sont des cogestionnaires de celui-ci. L'extrême gauche se moque éperdument des activités des petites et moyennes entreprises, ne voyant de salut que dans l'étatisation de toute activité économique. Elle ne voit l'avenir que par l'accroissement des revenus pour soutenir l'économie grâce à la consommation. Il n'est pas difficile de montrer le « réchauffé » de ses idées. Le mouvement convivial n'est pas centriste, car il lutte de manière radicale contre le grand capital tout en promouvant un tissu économique ancré dans les territoires. Qu'en est-il de la violence révolutionnaire ? Gandhi, l'apôtre de la non-violence, estimait que l'usage de la violence pouvait être justifiée dans certaines conditions. De son côté, Lénine pensait, que dans des pays évolués, comme la Grande-Bretagne, la révolution pouvait se faire sans violence52. Tout en privilégiant des méthodes de luttes non-violentes dans un pays comme le nôtre, la décision de la contrainte (graduelle ou radicale) est à prendre en fonction d'une situation donnée (rapports de forces en présence). Sur quelles forces peut s'appuyer le mouvement convivial ? La difficulté est de taille. La masse de la population est encore dépolitisée, formatée au consumérisme médiatique. Ce qui reste de militants, qui se croit progressiste, est en fait conservateur (défense des droits sociaux), ne fait pas preuve d'imagination politique et manque de connaissance sur l'histoire de la politique économique. On a bien souvent à faire à un conservatisme fonctionnaire de Gauche ou à un clientélisme dépendant de financements publics, inhibant toute action autonome. Pour rassembler les cadres du mouvement convivial, il faudra s'appuyer sur les militants associatifs libres de tout clientélisme et remettant en cause la société consumériste. Ils sont très critiques vis-à-vis des partis établis, y compris au niveau local. Ceux-ci devront conscientiser les acteurs de l'économie locale (artisans, agriculteurs, commerçants, PME/PMI) pour qu'ils soutiennent le mouvement convivial en montrant que c'est « le capitalisme qui (les) met... en faillite, (les) pressure fiscalement, fait (d'eux) une sous-traitance et impose les délocalisations. Ainsi, il (les) dépossède même du principe de la libre entreprise puisqu'ils ne disposent même plus des moyens de production »53. Le mouvement convivial doit libérer les PME/PMI « de l'oppression étatique du libéralisme sauvage »54. La priorité est d'organiser un mouvement politique sachant communiquer et agir de manière percutante sur la base d'un programme crédible. Il ne faut pas oublier que le renouveau est toujours parti d'une minorité. La Révolution française s'est faite avec le concours de la petite bourgeoisie, pourquoi pas la prochaine ? Beaucoup plus que les autres classes sociales, c'est toujours elle qui se trouve au plus près des réalités économiques. En conclusion, la simplicité volontaire et conviviale est le seul moyen d'abandonner le capitalisme, condition nécessaire pour construire un avenir politique et écologique viable. Pour engager cette lutte, il nous faut prendre conscience de l'interaction entre nos déterminismes et nos libertés, c'est-à-dire rééquilibrer le jeu entre la psyché et le collectif. Ce sont nos conditions de vie, qui vont nous imposer cette démarche révolutionnaire, car on ne provoque jamais les révolutions, elles viennent à nous. La question est de savoir si l'on est correctement organisé et si l'on a assez de courage pour prendre ses responsabilités.

1Traité de l'Amour-Fou, Michel Clouscard, 1993, p.47

2L'Être et le code, Clouscard, 1972, p.96

3Johnson, 2003, p.144.

4Duby, 1974, p.218

5De la cité de Dieu, livre XXII, ch.24, dans Stark, 2006

6Du libre arbitre III : I, dans Kehr, 1916, p.602

7Histoire des institutions du Moyen Age à 1789, Ellul, t. II, dans L'Être et le code, Clouscard, 1972, p.88

8L'Être et le code, op.cit., p.146

9Reade, 1925, p. 108 dans Stark, 2006, p.114

10L'Être et le code, op.cit., p.458

11De la richesse des nations, 1776

12La destruction de la raison, Lukacs, 1953, ch.1

13L'Être et le code, op.cit., p.452 et 481

14Julie ou la nouvelle Héloïse, 1760 et l'Émile ou de l'éducation, 1762

15Rousseau, 1755, Discours sur l'origine des inégalités ; 1760, Le contrat social

16La destruction de la raison, op.cit., ch.2/III

17Ibid, ch.2/IV

18Ibid, ch.6

19Ibid, ch.3

20Onfray, 2008, Nietzsche, France Culture, « Le détournement de Nietzsche » et « Comment peut-on être Nietzschéen ? »

21Nietzsche, 1885, Ainsi parlait Zarathoustra

22Nietzsche, 1889 (posthume), L'Antéchrist, n°24

23Nietzsche, 1888, Le crépuscule des idoles

24La destruction de la raison, op.cit., ch.3

25Harich, 1994, Nietzsche und seine Brüder – Nietzsche et ses frères

26Sandvoss, 1969, Hitler und Nietzsche – Hitler et Nietzsche

27La destruction de la raison, op.cit., ch.7

28Ibid, introduction

29Lénine, 1918, A propos d'enfantillages « gauchistes », ch.III

30Marx, 1846, L'idéologie allemande, 1) Histoire

31Ibid, A propos d'enfantillages « gauchistes », ch.IV

32Lénine, 1922, A propos du rôle et de la mission des syndicats dans les conditions de la nouvelle politique économique, ch.1

33F. Partant, 1981, La fin de développement – Serge Latouche, 1989, L'occidentalisation du Monde

34Anders, 1956, L'obsolescence de l'homme, Le Monde comme fantôme et matrice

35Ibid, A propos de la honte prométhéenne

36F. Partant, 1981, La fin de développement, chap II – W. Sachs, 1996, Les ruines du développement

37Traité de l'Amour-Fou, Michel Clouscard, 1993, p.93

38Deleuze et Guattari, 1972, L'anti-Œdipe

39Clouscard, 1973, Néofascisme et idéologie du désir

40Clouscard, 2005, Critique du libéralisme libertaire, p.86

41Ibid, p.261

42Benoist, Le Monde, 21-25 août 1983, Le silence des intellectuels de gauche

43Laboratoire Européen d'Anticipation Politique www.leap2020.eu

44Clouscard, 2005, Critique du libéralisme libertaire, III 3 C, p.341

45Ibid, II 2 C, p.297

46Secrets de familles et autres tabous, 2010, conférence Résurgence, disponible sur simple demande par courriel

47Interview de Louis Schweitzer dans Cloarec, 2011, Foi et politique, p.75

48Stark, 2006, Le triomphe de la raison, pourquoi la réussite du modèle occidental est le fruit du christianisme, conclusion

49Club de Rome des années 1970 ; Rifkind, 1980 ; Illich, 1965-1972 ; Partant, 1978 ; Berthelot, 2001 ; de Ravignan ; 2009

50D'après le mot mis en vogue par l'économiste Serge Latouche

51Secrets de familles et autres tabous, 2010, conférence Résurgence, disponible sur simple demande par courriel

52Lénine, 1918, A propos d'enfantillages « gauchistes », ch.V

53Clouscard, 1996, thèse 74