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11 octobre 2010

Secrets de famille et autres tabous

 

1 / Petite histoire des interdits et des secrets

Les peuples premiers permettent de comprendre les origines des devoirs et des interdits en société. Tout y est codifié. Dès qu'une question nouvelle apparaît, le sorcier de la tribu invoque l'esprit des ancêtres ou l'animal totem pour donner la réponse au problème posé. En découle une série de tabous. Loin de rechercher la transgression, les individus se sentent plutôt sécurisés par la codification rigide de leurs actes. On retrouve de nos jours ce comportement dans le conformisme de la mode. Mais revenons aux premières tribus qui vivent dans une grande promiscuité. Il n'y a pas de distinction entre l'intimité et le social. Hormis les mystères détenus par le chamane, le secret n'existe pas. Une évolution se produit dans la société agraire, en forte croissance démographique. Pour compenser la perte de l'immédiateté de la loi, les puissantes castes, minoritaires en nombre, rendent servile la majorité par un appareil autoritaire et centralisé. Ce sont des sociétés patriarcales, dans lesquelles la femme et les enfants doivent obéissance au mari/père, qui lui-même doit obéissance à sa hiérarchie. Dans ce cadre rigide, fait de promiscuité et de pauvreté (toute la famille vit dans une même pièce), les secrets individuels et familiaux sont marginaux. Le moindre écart (vol de pomme ou autre transgression) est sévèrement puni. Pendant plusieurs millénaires, les civilisations, jusqu'aux Juifs inclus, vivaient dans une quasi transparence. Seule exception : le secret d'État. Une rupture se produit avec l'avènement du christianisme. Comme il est impossible d'imiter la perfection du Fils de Dieu, les pères de l'Église ont trouvé un expédient symbolique : le respect du dogme qui doit assurer une place au Paradis après le jugement dernier. Le concept d'hérésie allait jouer un rôle central, non seulement pour vaincre des peuples chrétiens déviants – tels les Ostrogoth arianistes – mais aussi pour contrôler la foi de chaque individu. Pour la première fois dans l'histoire de l'humanité, l'univers des pensées intimes est ausculté par la caste sacerdotale. La confession en sera le rite opératoire. Elle sera l'outil de vérification de la conformité des consciences avec les dogmes chrétiens et sera systématisée après la croisade contre les Albigeois avec de multiples conséquences sur la vie en famille et en société. C'est un véritable système de renseignement qui, par recoupement, pourra contrôler l'ensemble de l'Occident. Le chrétien peut assurer le salut de son âme et tranquilliser sa conscience en confessant secrètement ses péchés. Ceci, en totale contradiction avec les évangiles : « Aussi, n'ayez peur de personne. Car rien de ce qui est couvert ne restera secret et rien de ce qui est caché ne demeurera inconnu. » (Mt 10,26) Alors que l'Église demande la repentance au chrétien, plaçant les actes au second plan, le pardon est en général assuré, même après récidive. Une légion de Tartuffes, surtout dans le milieu bourgeois, cherchaient à rassurer le croyant contre quelque don pécuniaire. Le progrès de la conscience est freinée par la déresponsabilisation des actes. En résulte une répétition stérile et une inhibition des sentiments. Même les Protestants, à travers le dialogue secret avec Dieu, entretiennent les tabous et l'hypocrisie. Après le christianisme, l'État s'est chargé de contrôler nos pensées et nos actes. Un exemple : la délation afin d'éliminer les contestataires du jacobinisme. De nos jours, le secret de l'instruction judiciaire et la garde-à-vue « optimisent » le contrôle des justiciables. Alors que dans les sociétés premières, le tabou était un interdit connu de tous, sa signification a glissé vers une interdiction de parler d'un sujet gênant. Même la philosophie hédoniste oublie sa dette envers le dogme chrétien du libre arbitre. Michel Onfray en y donnant un vernis social n'y change rien. A l'opposé, les marxistes ont voulu tout « collectiviser », même la pensée de l'individu. En se référant à Rousseau et Kant, Michel Clouscard veut réaliser la synthèse en démontrant comment le matérialisme dialectique et historique peut prendre appui sur la conscience individuelle pour engager le combat politique. Malheureusement, notre société s'est cantonnée à remplacer les curés par les médecins ou les psy ; eux-mêmes imbibés de judéochristianisme, ils ne savent que rarement donner un éclairage éthique aux actes. D'ailleurs, la morale a été éliminée du vocable post-68, lui donnant une connotation réactionnaire. Le maître-mot est la déculpabilisation, même lorsque les pires crimes sont commis. Nous justifions ainsi nos actes malfaisants par la charge des misères que nous avons subies en recherchant la pitié : malgré notre areligiosité de façade, les mauvais côtés du christianisme restent tenaces. Et les comportements sont ainsi transmis de génération en génération...

 

2 / Mimétisme ou opposition qui... reproduisent

Comme nous sommes inhibés de la parole, de celle qui dévoile notre être, l'autocensure millénaire produit ses effets. Restent nos gestes et nos expressions faciales pour seuls miroirs de notre âme. Quelque soit notre classe sociale, nous reproduisons à notre insu tout un ensemble de comportements. Exemple : sans une éducation adéquate, le fils d'alcoolique risque de devenir alcoolique. Nos qualités se transmettent bien sûr, telles nos aptitudes (musicales) et les savoirs-faire. Ce sont pourtant nos tares et nos perversions qui font le gros de la charge du sac-à-dos transgénérationnel. Pourquoi devons-nous nous handicaper si lourdement ? ralentir le progrès humain de nos familles ? Le secret, en particulier celui des familles, est le principal vecteur de stagnation, voire de régression. Le secret est inconscience qui laisse le subconscient agir et parler. Ce processus est fortement autojustifiant à travers le vécu de chacun, qui prend valeur de fidélité à la lignée familiale. Le Moi exclut souvent la prise en compte de l'Autre (l'étranger, le partenaire ou l'enfant). La part de l'observation et de l'analyse est trop restreinte. Ainsi, le jeu subtil des non-dits fait en sorte d'imposer la loi du dominateur au sein d'une famille. Le pater familias ou la matrone en sont l'archétype. Avec un peu d'observation, on les retrouve nombreux parmi nous. Par exemple, un fils issu d'une matrone choisit une femme dominante pour son foyer. Ce genre d'homme faible, peut trouver quelque aventure extra-conjugale pour compenser la brimade inconsciente. Leur fils recherchera la mère dans la future partenaire et leur fille se comportera souvent comme la mère. De son côté, le parent dominé, le volontairement servile, va laisser une trace indélébile dans l'imaginaire des enfants. Un fils, ressentant comme une profonde injustice les mauvais traitements paternels que subit sa mère, peut se jurer de ne pas être violent avec sa future femme, quitte à être brimé par elle. Tout cela reste en général non-su et non-dit, dans une totale inconscience de la répétitivité, conduisant à une régression collective. On croit s'opposer mais on reproduit par effet miroir.

 

3 / Des tabous de toutes sortes, mais tous sont liés

Les tabous ont évolué dans notre société : les filles-mères, les enfants de divorcé ou illégitimes ne font plus peur à une collectivité dirigée par la trilogie argent, sexe et pouvoir. D'autres, l'homosexualité, l'adultère, le chômage ou le handicape perdent de leur force. La pédophilie commence enfin à sortir de son mutisme. L'inceste, la folie, l'enfant décédé, le viol, la prostitution, le suicide, l'alcoolémie, la drogue, le cancer, la précarité sont des tabous très vivaces. Participant de la peur de la mort inculquée par le christianisme, la vieillesse est soigneusement écartée de notre quotidien. Un sénégalais, en visite en France, m'a dit sa stupeur de voir nos seniors « stockés » dans des maisons qui leur sont dédiées. Il se demandait comment les jeunes pouvaient grandir sans l'apport et l'expérience des anciens. Je lui ai répondu que notre Occident n'a plus besoin des vieux. Les médias nous ont tellement abreuvé de jeunisme, de soif d'indépendance et de loisirs que nous avons trouvé normal de nous passer des anciens. Tout ce qui est démodé doit être caché, car il est impératif de vivre l'instant présent. On nous dissuade même de réfléchir au futur social et politique : Il existe des professionnels de la chose : « ne nous salissons pas les mains, ils le font à notre place ». La participation citoyenne à la politique est donc un tabou. L'élite de la bourgeoisie, meilleure élève de l'Église, a constitué sur l'échiquier politique la Droite. Elle se veut dynamique et pragmatique, mais trouve désagréable qu'on lui rappelle ses deux piliers historiques : le patriarcalisme et l'affairisme. La Gauche se dit ouverte au progrès humain et donc aux idées nouvelles. Cette belle façade cache en fait une hypocrisie et un extrême sectarisme qui refuse d'analyser ses échecs et d'en discuter. Avec le capitalisme triomphant, les rapports hommes/femmes se sont sensiblement modifiés. Les femmes se sont servi de leur « capital-beauté » pour monter dans l'échelle sociale. Dans son étude de la bourgeoisie, Michel Clouscard montre que « le concurrentiel de la libre entreprise est sous-jacent à la concurrence amoureuse » régie par l'implacable loi de l'offre et de la demande : Un « arrivisme de la chair » que les jolies jeunes femmes d'aujourd'hui savent toujours exploiter. Les hommes, eux, fuient lorsque les attraits de la chair se sont estompés. L'argent est à la fois un tabou et un totem ; nos revenus et nos dettes sont cachés. Nous vivons pourtant à crédit et de manière ostensible. Comme nous ne sommes pas issus des Rothchild, il nous faut travailler. Mais le travail, lui-même, est une tare, une torture nécessaire pour gagner de l'argent, pour jouir de sa maison, de sa voiture, de ses loisirs, etc. A part quelques artistes, je connais peu de gens fiers de parler de leur métier, surtout s'il est manuel. La plupart ne l'aime pas : le travail est tabou. J'en veux pour preuve une leçon de géographie de CM2 sur les pays riches/pays pauvres qui est biaisée et incomplète pour plusieurs raisons : Les images du manuel de géographie, collées dans le cahier des élèves, donnent une image de société de loisir pour les pays riches d'où le travail est relégué à la marge. Le travail manuel est particulièrement honni. Normal, Michel Clouscard montre très bien que la société occidentale, aidée par la psychanalyse, veut occulter les rapports de production. Dans les pays riches (d'après les vignettes), nous ne ferions que manger dans des restaurants, skier, nous prélasser au bord de la piscine, apprendre à l'école ou se faire soigner ; seuls deux individus récoltent du maïs industriel dans des machines agricoles. Les vignettes collées ne montrent que des points positifs idéalisés pour les pays riches et des points négatifs concernant les pays pauvres, leurs habitants travaillant manuellement dans un état de semi-esclavage. Il y a transfert de la réalité des rapports de production à l'Autre pour les nier chez soi. Baignant dans un inconscient de classe, l'Éducation nationale conforte ainsi notre complexe de supériorité sur les pays pauvres. Il existe bien des conditions de travail pénibles dans les pays du Sud et un avantage matériel pour les pays riches, mais la situation est inversée concernant les relations humaines : moins de solitude et de stress, plus de lutte pour la justice et de convivialité parmi les pauvres au Sud. Les médias sont les principaux canaux de cette désinformation. L'étranger est donc tabou. La pauvreté est également une tare chez nous. Un pauvre, se disant heureux, est considéré comme un fou, comme un original dans le meilleur des cas. Il est plus confortable de l'éviter. Quelle est donc la généalogie de notre système de tabous ? Clouscard en voit la racine dans la culture bourgeoise succédant à la féodalité. Sans nier l'effet structurant du mode de production afférent, je souhaite mettre en évidence son second pilier. Les deux dogmes énoncés par saint Augustin au IVème siècle ont joué un rôle fondamental dans notre système de relations : le libre arbitre et les progrès spirituel et matériel. Ils ont évolué vers l'individualisme, l'idolâtrie technologique et le business. Le capitalisme libertaire est une conjonction du christianisme et de la féodalité ayant donné naissance à la bourgeoisie. Alors que nous nous disons libres et sans superstition, les tabous ne sont pas moins nombreux que sous l'Ancien régime ; ils n'ont fait que s'adapter aux nouveaux crédos et constituent un ensemble très ancré dans nos comportements.

 

4 / La médiation handicapée

Les secrets et tabous sont donc au carrefour de l'intimité et des règles formelles et informelles édictées par la société. Nombreux sont ceux qui croient pouvoir vivre indéfiniment avec de petites et grandes dissimulations ou alors, ils se réfugient dans la médisance en guise d'échappatoire. Si l'on est confronté à un problème relationnel, la famille et les amis jouent bien des fois au singe sourd, muet et aveugle. Certains donnent comme argument de ne pas connaître les données du problème pour éviter tout investissement personnel. La visite d'un psy ou d'un moine vous sont conseillés. Il est difficile d'écouter, car la connaissance donne des responsabilités. Par effet miroir, notre propre éthique est questionnée. En avons-nous une ? Pouvons-nous l'énoncer en rapport avec un problème concret ? L'autorité usurpée du curé n'étant plus et le psy se réfugiant dans la neutralité, il arrive de nous laver les mains des problèmes rencontrés par nos plus proches. Dans un système où le libre arbitre s'est affranchi des règles éthiques les plus élémentaires, l'intérêt personnel et la tranquillité passent avant toute autre considération. De même, la volonté quasi politique de maintenir les équilibres de pouvoir dans une tribu familiale ou amicale fait passer la justice au second plan. En contradiction avec les plus beaux enseignements spirituels, nous avons intériorisé des maximes délétères « faites ce que je dis mais pas ce que je fais », « la raison du plus fort est souvent la meilleure », « l'homme est un loup pour l'homme », etc. Il m'est arrivé de constater que derrière le plus doux bêlement d'une sainte nitouche se cache les arguments du loup. Celui qui ne veut pas voir se met pourtant profondément le doigt dans l'œil. En maintenant le couvercle, il pense pouvoir faire la « paix des ménages ». Combien d'hommes et de femmes, de jeunes également, apparemment sans histoire et disposant d'une respectable notoriété, « pètent les plombs » après avoir été rongé d'idées noires ? La fermentation nauséabonde des cogitations en vase clos, sans références éthiques ou tordues par des conseils manipulateurs, peut dégénérer dans une violence incontrôlable. Nous ressentons déjà massivement un malêtre, décrit superficiellement par les médias, sans qu'aucune proposition concrète et crédible puisse nous faire sortir de l'impasse. J'ose même déclarer, que ce que nous vivons aujourd'hui, n'est rien en comparaison de ce qui nous attend. Quand notre société matérialiste sera à bout de souffle, alors plus nombreux seront ceux qui se défouleront, estimant qu'ils n'ont plus rien à perdre. Pour ne pas nous laisser entrainer sur cette pente glissante d'un gouffre sans fond, nous devons construire un nouveau système relationnel humain.

 

5 / Des institutions chargées de la médiation

Étudions maintenant les institutions qui ont été chargées de gérer les conflits dans la société occidentale. A l'époque tribale, les différents entre hommes libres étaient réglés lors des assemblées générales : le Thing, chez les Germains. De manière transparente, on rendait justice par un système de compensation matérielle ; plus rarement par le bannissement ou la condamnation à mort. Sous la pression de l'Église, la féodalité a dû abolir l'esclavage tribal qui fut pourtant remplacé par le servage de l'immense majorité. Les feudataires exerçaient la petite et haute justice sur leurs sujets. Ils devront pourtant octroyer des droits de justice aux communes bourgeoises du haut Moyen-Âge, créées sous les bons hospices du clergé. L'État, symbolisé par le Roi, a progressivement supplanté tous les autres juridictions. Face à ces pouvoirs officiels, le clergé a étendu son pouvoir informel jusqu'au plus petit village à travers le système de la confession, comme nous l'avons vu plus haut. Cette « direction des consciences » a des répercussions encore aujourd'hui sur nos comportements et notre inconscient collectif. Les pouvoirs politiques et économiques s'en sont inspirés. L'immense majorité de la population trouve normal d'être « radiographié » par toutes sortes d'institutions. Contre quelques cents de ristourne, nous remettons bien sagement notre carte magasin à la caissière. « Big Brother » n'est qu'une émanation de la confession millénaire. Intéressons-nous maintenant à une institution informelle qui a pris le relais de l'Église : la psychanalyse. Je m'appuierai sur la démonstration qu'en fait Michel Clouscard : « La psychanalyse dit bien les composantes de la généalogie du corps-sujet... C'est un énorme progrès de la connaissance [par rapport au monopole de connaissance du confesseur]. Mais proposé en une universalité fausse car ce jeu constitutif du « je », n'est que celui de la condition bourgeoise... La vérité (de la bourgeoisie psychanalysée) saisie contre la bourgeoisie traditionnelle de l'avoir (la culture victorienne) servira à édifier la politique du libéralisme. Elle sera un blocage de la connaissance de l'inconscient [de classe]... La guerre fait rage à l'extérieur – la guerre économique – mais [la bourgeoisie s'en moque] : elle a tout barricadé pour affronter ses contradictions internes mais réduites à une problématique sexuelle... Le « je » [psychanalytique] n'est que gestion de l'Eros... réduit à n'être que sexualité du libéralisme. L'apparente contradiction Lacan-Deleuze, loi du père-émancipation du fils, n'empêche pas le libéralisme de fonctionner en dehors de toutes les références traditionnelles (religion, morale, politique, État, famille). » Selon Clouscard, la psychanalyse est devenue un formidable système d'occultation de la conscience politique et économique. Au vu du résultat désastreux de notre système de santé (mentale), nous devons constater l'échec de la médiation institutionnelle. Il existe bien quelques tentatives qui se veulent innovantes. La thérapie systémique familiale souhaite rassembler tous les membres d'une même famille en présence d'un médiateur, mais l'absence d'un membre-clé de la famille tronque trop souvent les débats. D'autres vendent des « constellations familiales » en thérapie de groupe : on dit son malaise à un tiers qui fait office de parent symbolique. Mais les non-dits sans confrontation en situation aboutissent à une pseudo-libération sans progrès pour la lignée. Du confessionnal aux thérapies actuelles, il y a des constantes : un « expert » en âmes souffrantes réclamant sa dîme.

 

6 / Des pistes pour résoudre les conflits et faire progresser la personne et la société

Certains estimeront exagéré ce constat d'échec. Pour ceux dont la situation économique et familiale est stable, il n'y a pas lieu de dramatiser. Mais c'est une autre affaire, bien plus désespérante pour une frange croissante : drogue, psychotrope, tabac, alcool, divorce, solitude, inceste, suicide... concernent d'une manière ou d'une autre la majorité de la population. Tous les indicateurs économiques, très importants dans une société matérialiste, montrent clairement que l'instabilité sociale se développe. Il est évident que nous nous trouvons dans une phase de dislocation grandissante de notre système de valeur (cf. le site d'anticipation économique Leap2020). Mais je suis étonné de voir nombre de mes interlocuteurs fuir tout débat sur les conséquences personnelles et familiales du grand chambardement en cours. C'est trop énorme ; le déclin de notre Occident est pour la plus part inimaginable. Tabou. Je suis convaincu que notre état d'esprit collectif ne doit pas être différent de celui des Romains ne voulant pas voir leur empire se dissoudre. Malgré les difficultés à se faire entendre au milieu de la cacophonie médiatique, je vais tenter ce soir de présenter quelques pistes pour réformer notre rapport aux hommes. En effet, tout système implosant permet l'émergence de nouvelles idées bâtisseuses des civilisations de demain. Dans ma démarche, qui pourrait paraître extravagante à certains, je vais m'appuyer sur un auteur qui a été plus ou moins volontairement mal compris. Et pour cause, il s'est attaqué à la mauvaise conscience chrétienne, au carcan féodal et à la bourgeoise affairiste. Excusez du peu ! Je veux parler de Jean-Jacques Rousseau. Selon Kant, il est le Newton du monde moral. Toute son œuvre est imprégnée de la recherche sur la psychologie humaine. Il a mis à nu la grandeur et la misère de nos comportements pour montrer leur implication dans la société. Il est allé plus loin en proposant une méthode qui nous fait atteindre un « état de culture ». Rousseau veut nous faire découvrir les mécanismes de l'intersubjectivité. Il est question de progresser soi-même en développant un relationnel qui inclus l'Autre dans le progrès humain ; en d'autres termes, pour faire grandir son état de conscience. C'est un processus, un chemin, plutôt qu'un état. Dans son roman d'amour, familial et social « Julie ou la nouvelle Héloïse », il dresse passionnément le théâtre des opérations. « l'Émile » est le discours didactique de l'éducation conscientisante. Enfin, en disséquant ses bonnes et mauvaises actions, il se met à nu dans ses « Confessions ». Pour autant, elles sont l'antithèse des confessions chrétiennes : Elles sont un travail de recherche sur sa personne ; il y reconnaît ses fautes, demande pardon aux hommes, et non à Dieu. Le courage de rencontrer l'Autre en tant que représentant de Dieu et non pas l'inverse, comme exigé par le christianisme. Rousseau procède à une véritable révolution, encore méconnue de nos jours, qui se décompose en cinq étapes :

 

  1. Dans le cadre de ses rapports aux autres, il analyse ses pensées et ses actes. Il cherche à comprendre la teneur des conflits qui l'opposent à lui-même et à son entourage. L'introspection joue un grand rôle.

  2. Il formule les problèmes, afin de fixer pour son propre entendement les points de litige avec sa conscience.

  3.  Il soumet à son entourage ses difficultés relationnelles et demande un éclairage extérieur.

  4. Il reconnait ses erreurs. Là où le chrétien demande pardon à Dieu, il s'excusait en âme et conscience auprès de celui qu'il estimait avoir lésé. En cas d'impossibilité, il exposait ses remords à des tiers et dans ses « Confessions ».

  5. Enfin, il cherchait à modifier son comportement pour s'améliorer.

Même s'il s'est quelque fois trompé dans ses analyses, sa démarche est intéressante à plus d'un titre. Je vois trop souvent des personnes, même très éduquées, voire ayant pratiqué une spiritualité orientale, commettre les pires impairs sans se remettre en question. Notre « libre arbitre » égocentré, promu par l'existentialisme sartrien, justifie des comportements indignes de nous. Certes, il n'est pas question de faire « la paix avec tout le Monde ». On peut avoir des divergences et rester en conflit. Mais seules des raisons éthiques clairement énoncées peuvent justifier le conflit. Pour cela, nous ne devons pas taire les problèmes importants que nous rencontrons dans notre famille, notre entourage et nos activités professionnelles. Après un processus d'honnête réflexion, il faut avoir le courage d'aborder les sujets épineux par une parole vraie, une parole-praxis qui se veut progressive et corrective pour soi-même et les autres. Je pense notamment à la très belle scène dans « Julie », où Lord Edouard demande pardon au roturier Saint Preux pour s'être moqué des relations amoureuses qu'entretenait celui-ci avec Julie. Au lieu d'être avili, le débiteur en est sorti grandi. Celui qui ne sait pas s'excuser pour ses manquements, se croit parfait, terrible défaut judéochrétien, et il ne grandira point. Si malgré nos efforts, le partenaire élude les points de ruptures, il est tout à fait normal de prendre ses distances. Cet éloignement ne peut se faire dans le couple, sauf à divorcer. Les partenaires doivent tout se dire avec pour objectif de se rapprocher. Je suis même d'avis, en fonction de leur âge, d'exposer aux enfants tous les secrets de famille : viol, inceste, pédophilie, alcoolisme, etc. Il faut expliquer les comportements sans culpabiliser les personnes tout en pointant la responsabilité de leurs actes. C'est à ce prix que l'on peut rompre le cercle vicieux et obtenir la justice morale, bien supérieure à toutes les autres. Chacun peut changer de comportement s'il le veut. Le problème est que nous avons trop peu d'interlocuteurs pour échanger et nous donner un éclairage éthique sur les conflits qui nous opposent aux autres. Pour cette raison, dans le but de nous former à la psychologie pratique, je propose de créer des lieux qui nous permettraient de débattre de nos problèmes et d'y trouver les outils pour y remédier. Mais il n'est pas question de créer une institution « soignante », de type psychanalyse. Nous devons éviter la professionnalisation et plutôt nous former au soutien psychologique. A partir d'une recherche sur les fondements éthiques de notre civilisation, nous devons aider à élever les pensées, les paroles et les actes de la personne, en évitant la stérile opposition du Bien et du Mal. Pour des sujets plus intimes, que l'on ne veut pas exposer en public, on préférera les dire à un confident qui saura donner le nécessaire éclairage éthique. Ensuite, riche du soutien d'un tiers, il faut « retourner au charbon » ; j'entends par là, aller parler ou écrire à la personne concernée par les griefs. Demander son point de vue. Si le rapprochement n'est pas possible de suite, laisser une porte ouverte. Puis, méditer seul ou avec un ami. Enfin, exposer sa position, éventuellement en présence d'un témoin, afin d'énoncer clairement le cadre éthique des relations possibles avec elle. Cette manière de procéder a l'avantage de désaffectiver les problèmes en soutenant les sentiments par des principes moraux, nécessaires à la vie en société. Ainsi, les relations humaines ne se trouvent plus ballottées au gré des émotions et des constellations. Elles peuvent se développer sur les bases solides des droits et des devoirs de l'Homme. Si nous continuons à nous voiler la face, à rester figé dans l'émotionnel et dans l'inconscient, le vertige nous happera dans le gouffre. En dépit de l'immense difficulté à changer notre système relationnel, je suis convaincu qu'une meilleure société résultera de la prise en compte des principes énoncés ci-dessus.

 

Bibliographie succincte

Jean-Jacques Rousseau, Julie ou la nouvelle Héloïse, 1760 ; l'Émile ou de l'éducation, 1762 ; Les Confessions, 1770

Michel Clouscard, De la modernité Rousseau ou Sartre, Messidor, 1985 ; Critique du libéralisme libertaire, 2005

Laboratoire Européen d'Anticipation Politique www.leap2020.eu

 

Épilogue

Suite à la conférence « Secrets de famille et autres tabous », je voudrais remercier tous les participants, en particulier ceux qui ont alimenté le débat. Même les vives critiques qui m'ont été adressées ont été les bienvenues. Certains ont vu dans mon propos un hors-sujet, ne traitant pas des secrets de famille. D'autres ont estimé qu'en abordant une très grande diversité de tabous dans divers domaines (sociaux, religieux, politiques, économiques, etc.), je rendais le sujet trop touffu. D'autres encore n'ont pas été d'accord avec ma radicale critique des institutions. Pour autant, me permettant de compléter le tableau des réactions, quelques uns ont aimé mon intervention. Je souhaite également remarquer qu'une des personnes, ayant formulé au début de franches critiques, a repris toute la première partie de mon exposé pour déclarer que j'avais présenté les origines de nos tabous : Pour quelles raisons historiques et culturelles nous nous taisons.

Sans rechercher une couronne de lauriers que je suis loin de mériter, la seule tentative de vouloir trouver les causes de notre mutisme donnait une justification au titre de la conférence. Les tabous ont été définis. Pour autant, je concède qu'il aurait fallu mieux préciser les différents types de secrets. Parmi les secrets, il faut discerner ceux qui sont inconnus de ceux qui sont gardés par un nombre restreint de personnes, la famille en général. Ils ont souvent un caractère honteux. Même si les secrets du premier type peuvent être un poids lourd à porter, on ne peut pas y remédier de façon directe. Ils provoquent souvent une angoisse : peur dont on ne connaît pas la cause. C'est à travers les seconds que l'on peut remonter aux autres. Il faut s'en choisir un qui met des personnes en situation relationnelle. Ce sont, par exemples, les insultes lors d'une dispute opposant le couple, les mots durs lancés dans une fratrie, alcoolisme d'un membre de la famille, maladies provoquant des tensions ou une fuite, décès, etc.. Nous avons, pour la plupart, vécu des scènes de violence, pour le moins verbales. Mais le secret tabou n'est intéressant que dans la mesure où il permet de nous libérer et de libérer les autres de son oppression. Il ne sert à rien d'en faire un point de fixation obsessionnel, qui nous fait stagner et nous empêche de progresser.

Comme je le disais pendant le débat, le secret de la deuxième sorte, en général honteux, est inducteur de conflit. Il est comme le bout du fil d'Ariane. Qu'en faisons-nous ? Comme il est de la couleur rouge de colère, devons-nous foncer dessus et tout détruire ? D'autres choisissent de l'ignorer, angoissés par le labyrinthe sombre dans lequel il pourrait nous emmener. Et pourtant, il suffirait de regarder ce fil, de l'apprivoiser progressivement. Enfin, après le temps de réflexion nécessaire, de prendre courage et de remonter le fil, étape par étape. Armé de l'épée illuminée mythique, symbolisant la Raison et les règles morales, nous pourrons affronter la bête en nous ou celle qui nous fait face. Comme nous ne sommes pas tous de la même trempe que Thésée, qui vainquit le Minotaure, nous pouvons faire au moins un bout de chemin avec des amis. Ceux-ci éviteront de souffrir avec nous par sympathie, mais préféreront l'empathie qui permet une écoute guidée par des principes moraux, attitude d'autonomie interactive. Dans le cas des affections courantes, cette démarche n'est pas un travail, mais un loisir, n'ayant nul besoin d'un professionnel qui est seulement utile pour les cas difficiles. Avant d'y recourir, sachons être de vrais amis attentifs, pouvant user de leur bon sens humain.

Je voudrais également justifier la raison pour laquelle j'ai abordé les « autres tabous » culturels, économiques, politiques, etc. Tout d'abord, nous ne sommes pas des personnes isolées dans une bulle. Comme je l'ai déjà écrit, les tabous/secrets sont au confluent de l'intimité et du social. Des personnes qui vivent dans la peur, dans l'irrationnel, pour ce qui concerne leur vie privée, sont plus facilement la proie de tous ceux qui veulent profiter de leurs angoisses. Ils sont légions : du banquier au commerce industriel en passant par le politicien. Je donnerai un exemple issu de ma famille pour illustrer mon propos. Mes grands-parents allemands exerçaient des pressions psychologiques inadmissibles sur leurs enfants (exclusion pour l'une, délaissement pour l'autre et préférence pour l'aîné). Au milieu de la crise économique terrible des années 20, ma grand-mère a vénéré Hitler et a plus tard soutenu l'État nazi. Conclusion : Plus les rapports avec les proches sont médiocres, moins les personnes peuvent résister au populisme dans les temps de crise. Nous nous trouvons actuellement dans une situation comparable : les néo-extrémistes sont prêts à nous embarquer dans leur aventure autodestructrice. Ma motivation est d'engager toute réflexion et toute action utile pour remédier à ce risque.

Et pour finir, une autre anecdote : Au lendemain de ma conférence « Secrets de famille et autres tabous, je demandais à ma fille (11 ans) si elle avait souffert de mes révélations de nos secrets de famille. Elle me répondit qu'elle était contente de les savoir et qu'elle attendait que les autres membres de la famille lui en parle. Elle ajouta : « Il le faudra. »